LE COURRIER 02/02/2013


«Des livres sous influence», par Anne Pitteloud

Les trois premiers titres de la collection Re: Pacific sont lancés ce soir par une fête à la Fonderie Kugler à Genève.
Edition spécialisée dans le livre d’artiste, art&fiction lance une collection littéraire, Re: Pacific ou «ce que l’art fait à la littérature». Entre arts plastiques et écriture, les frontières se brouillent en Suisse romande.
Re: Pacific, ou «ce que l’art fait à la littérature». Tout un programme! «La collection Re: Pacific se propose d’explorer ce champ, mais j’ai une réponse différente chaque jour», sourit Stéphane Fretz, l’un des éditeurs d’art&fiction, maison dédiée au livre d’artiste qui vient de lancer sa première collection littéraire. «L’élargissement du territoire reste l’objectif», dit l’éditeur dans son communiqué, qui invite ce samedi à la fête de lancement de Re: Pacific. Trois livres ouvrent les feux: Sans titre de l’artiste français Hubert Renard, Chez soi, textes et dessins de Sarah Hildebrand, et 45-12, retour à Aravaca, fragments de journal et photos d’Alexandre Friederich, «le seul littéraire du groupe», confie Stéphane Fretz. Les trois auteurs dévoileront leurs livres ce soir à 18h à la Fonderie Kugler, à Genève, après le vernissage des dessins de Sarah Hildebrand. Au menu: musique de Cap’n Crunch, performance de Céline Masson, cocktail et Dj Theory jusque tard dans la nuit.
Si art&fiction a déjà publié des récits et autres textes de fiction, c’est la première fois qu’une collection est clairement identifiée comme littéraire. Le déclic a lieu en 2011, à la fin du projet «Mode de vie», qui marquait les 10 ans de la maison: une bibliothèque de livres uniques qui impliquait une centaine d’artistes et a débouché sur une encyclopédie, des archives et un «kit de démontage». «Pour rebondir, nous avons décidé de créer une nouvelle collection», raconte Christian Pellet, autre éditeur de l’association. «Nous voulons développer les tentatives expérimentales éditoriales des dernières années, repenser le livre et la page. Re: Pacific traduit cette ambition.» Et fait écho à Pacific, la première collection de livres d’artistes d’art&fiction, lancée en 2001.
«Nous travaillerons de manière professionnelle, avec un programme sur un ou deux ans», précise Christian Pellet. Comme art&fiction l’indique dans son communiqué, «tout y est: un beau format ‘grande collection’, le comité de lecture, les soucis de montage financier, la sortie simultanée de plusieurs ouvrages, la rentrée de janvier puis celle de septembre, la diffusion en librairie, le bandeau promotionnel». Tout pour une vraie collection littéraire, donc, sauf que le comité de lecture est composé d’artistes. Il s’est réuni régulièrement pendant une année pour lire et discuter la vingtaine de manuscrits reçus. «L’idée est de réfléchir à la plasticité d’une collection qui se veut littéraire et est conçue par des artistes», note Christian Pellet. Ainsi, l’enjeu n’est pas dans la définition littéraire de ce qu’est une collection de livres, mais dans sa définition plastique, indique l’éditeur. Re: Pacific veut bousculer les formes classiques du livre et interroger son statut.
Stéphane Fretz rapproche ces formes possibles du concept de «troisième secteur», une catégorie de la littérature théorisée en 1972 par François Le Lionnais, mathématicien lié à l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle). «Le premier secteur est celui de la littérature ‘traditionnelle’, le deuxième concerne les romans de gare, la SF, etc., et le troisième tout ce qui s’écrit mais ne se vend pas comme objet littéraire – ex-voto, liste de commission, assiette décorée, billet de train... Ce troisième secteur est très présent dans le livre d’artiste, qui intègre des listes, des statistiques, des jeux pour repenser les formes. Nous aimerions insuffler quelque chose de cet ordre dans Re: Pacific. C’est une idée à prendre comme un noyau d’énergie plus que comme une thèse ou un concept.» Dans le cadre strict du bloc de papier relié, il n’y aura ainsi aucune limite ou contrainte.

La parole à une œuvre d’art
Les premiers titres publiés viennent d’auteurs «maison», qui ont participé à «Mode de vie». Sans titre est le premier roman d’Hubert Renard, artiste français qui a imaginé un homonyme et dont l’œuvre est composée des archives fictives de cet Hubert Renard – articles de presse, critiques d’art, catalogues et photos d’expo... Renard y donne la parole à un chef-d’œuvre du XXIe siècle, qui a traversé toutes les étapes de l’art. «Un texte remarquable, juge Christian Pellet, où il décrit avec malice les institutions artistiques et brosse des portraits sensibles du monde de l’art contemporain, galeristes, journalistes, etc.»
Chez soi, de Sarah Hildebrand, se lit dans les deux sens; les textes, en allemand et français, sont mis en regard des dessins, et l’artiste interroge la notion d’habitat, d’intimité, d’identité. Alexandre Friederich, lui, propose dans 45-12, retour à Aravaca des fragments de journal auxquels il intercale des photos des lieux où il a vécu. La chronologie inversée provoque un «vertige ascensionnel», les lieux et les relations disparaissant dans l’oubli de ce qui n’est pas encore advenu. Suivront In petto, bande dessinée de l’artiste Manuel Perrin, Dreams, rêves dessinés de Marisa Cornejo, ou encore Mémoires enchâssées, récit d’une cure par le psychothérapeute Gérard Genoud – un autre genre de réflexion sur l’image.
Hasard ou tendance de fond? Re: Pacific émerge dans un contexte qui voit plusieurs auteurs venus des beaux-arts publier régulièrement (lire ci-après). «Il existe en effet un courant de jeunes auteurs issus des écoles d’art qui pratiquent divers médiums, dans un frottement avec le monde littéraire, du spectacle ou du théâtre», relève Christian Pellet. «En imaginant d’autres manières de diffuser les textes, ils ouvrent des perspectives intéressantes pour le livre à l’heure où l’on se soucie d’un nouveau modèle économique.» Art&fiction en a publié certains. Stéphane Fretz, lui, donne un cours sur l’édition de livre d’artiste aux Beaux-Arts de Sierre: «On crée avec ces livres une forme qui permet de transmettre et contribue à faire fructifier l’art lui-même», se réjouit-il. Les écoles d’art en Suisse romande et en France l’ont compris, qui mettent à profit ateliers d’écriture et d’édition pour stimuler la réflexion et favoriser les influences mutuelles entre l’écrit et les beaux-arts.

Vivier romand issu des écoles d’art
Ils sont de plus en plus nombreux à publier, les auteurs issus de l’atelier d’écriture de la Haute école d’art et de design – Genève (HEAD). Et ils se distinguent par des livres atypiques, des écritures fragmentaires, des collages et mosaïques plus ou moins intimistes qui jouent avec la plasticité des formes. Microédition artisanale et performance participent de cette recherche de nouvelles formes et de nouveaux supports. «J’ai plus de liens avec les étudiants des Beaux-Arts et la HEAD qu’avec la faculté des lettres de l’université», souligne Alain Berset, directeur des Editions Héros-limite. Attentive à la poésie sonore et aux arts visuels, la maison s’est associée dès le début à l’atelier d’écriture de la HEAD en lançant sa collection Courts lettrages, qui publie certains textes issus de l’atelier. Les trois prochains paraissent en mars. «La différence entre une collection comme Re: Pacific et Courts lettrages, c’est que nous publions des auteurs qui débutent», note Alain Berset, qui codirige la collection avec le directeur de la HEAD Jean-Pierre Greff, Hervé Laurent et Carla Demierre. «Les textes sont à chaque fois différents, avec un autre climat, un autre univers, pas toujours linéaires, plus ou moins intimistes ou extravertis. C’est la plupart du temps un travail de longue haleine, deux à trois ans d’écriture de la part d’étudiants qui ont déjà terminé la HEAD.»
Courts lettrages n’a «pas de prétention», dit l’éditeur, et ne renouvelle pas nécessairement les formes. «Il s’agit de tentatives d’expérimentations, comme celle d’écrire avec des contraintes.» Si ces tentatives n’ont rien de neuf, ce qui l’est, en revanche, c’est qu’elles trouvent leur place dans le milieu des arts visuels. «Aujourd’hui, les écoles d’art ont des ateliers d’écriture et de microédition, et il règne notamment à Genève une grande émulation», se réjouit Alain Berset. C’est donc du point de vue de l’édition elle-même, avec l’essor de la microédition et des petits tirages, qu’il y a renouvellement des formes du livre, davantage que du point de vue littéraire. Par ailleurs, la formation artistique des auteurs les rend plus attentifs aux modes d’expressions contemporains. Performance, microédition et autopublication sont ainsi d’autres modes de diffuser le texte. Et «tandis que de plus en plus d’artistes fabriquent des livres – c’est l’histoire des Editions art&fiction, dont les fondateurs viennent des beaux-arts –, le fossé se creuse avec l’édition littéraire, qui a peu de liens avec les arts visuels», note Alain Berset.

Vers la reconnaissance
Carla Demierre, qui a repris les rênes de l’atelier d’écriture de la HEAD, a été l’une des premières à être publiée dans la collection Courts lettrages en 2004 (Avec ou sans la langue?) aux côtés d’Histoire du résident Cyprien Coquet de Denis Martin et de Döner-Kebab de Sebastian Dicenaire. Aujourd’hui, elle codirige la revue Tissu, a publié dans diverses revues et vient de sortir Ma Mère est humoriste chez Leo Scheer (2011), où elle «apprend à parler sa langue» en analysant les rapports entre mère et fille.
Comme Sebastian Dicenaire, elle travaille la mise en voix et en espace de ses textes. «D’autres utilisent la vidéo, font des installations de leurs textes ou travaillent l’agencement de la page», note Alain Berset. Stéphanie Pfister (Sous science, Courts lettrages, 2007) et Jessica Vaucher ont lancé la maison de microédition Ripopée (voir www.ripopee.net). En 2005, Julia Sørensen publiait Segments de plomberie aléatoire à l’enseigne de Courts lettrages. Depuis, art&fiction a édité Sans un je en 2008, et elle a signé cet hiver Cocon-fort aux Editions des Sauvages: un livre fragmentaire, notes au jour le jour pour dire l’étrangeté d’un ailleurs. Sørensen poursuit actuellement un travail d’écriture en l’appliquant à d’autres supports que le livre.
Ancienne étudiante de la HEAD, Laurence Boissier a signé Projet de salon pour Madame B en 2010 chez art&fiction et, en 2011, Noces chez Ripopée ainsi que Cahier des charges aux Editions d’autre part, où elle excelle dans le détournement de genres non littéraires et un humour aussi subtil que ravageur. Sarah Hildebrand, qui sort aujourd’hui Chez soi, a suivi l’atelier d’écriture d’Hervé Laurent ainsi que des ateliers de typographie et d’édition aux beaux-arts de Hambourg. Enfin, relevons que Christian Bernard, directeur du Mamco, vient de publier Petite forme (Ed. Sitaudis), recueil de cinquante sonnets au rythme maîtrisé et aux images fortes.
Ces auteurs commencent à jouir d’une certaine reconnaissance au niveau institutionnel. Chaque année, la Ville et l’Etat de Genève, dans le cadre de la Commission consultative de mise en valeur du livre, encouragent un nouvel auteur par l’octroi d’une bourse de 16 000 francs. Plusieurs lauréats récents sont issus des beaux-arts – notons que Hervé Laurent fait partie du jury. Ainsi, Julia Sørensen a reçu la bourse Nouvel auteur en 2012, Carla Demierre en 2011, Laurence Boissier en 2009 et Alexandre Friederich en 2004. A suivre... APD

Source: Le courrier