LE TEMPS, 20/12/2015


«Laurence Boissier: les lieux communs des lieux quotidiens», par Isabelle Rüf

Soixante-et-un tableaux étranges, cruels, drôles et légers pour dresser un inventaire du monde
Les éditions art&fiction publient des livres d’artistes pour collectionneurs, tirage limité et reliures précieuses. Une fois par année, pourtant, sort une série d’ouvrages où la fiction prend le pas sur l’art, c’est RE: PACIFIC. Le projet est de voir «ce que l’art fait à la littérature». Ou vice-versa!

Avec les cinq de la cuvée 2015, la collection compte à ce jour dix-sept titres. Les auteurs sont parfois des plasticiens qui prennent la plume, pas toujours. Laurence Boissier fait des performances. Ceux qui l’ont vue, au sein du groupe de poésie sonore Bern ist überall n’auront pas oublié sa longue silhouette brune et la voix douce avec laquelle elle profère tranquillement des textes à l’humour discret, étrange, acide. Inventaire des lieux rassemble soixante-et-un de ces petits tableaux. S’ils se prêtent à la scène, sur le papier aussi, ils font très bien entendre leur musique singulière. Le dispositif est simple et efficace: sur la page de gauche, un mot, qui désigne un lieu. En face, ceux qu’il a inspirés.
Un matelas en vedette
Dans le premier de ces lieux – «la chambre d’hôtel» – c’est le matelas qui tient la vedette: «Un matelas de chambre d’hôtel se charge en rapports humains allant du meilleur au pire qui se superposent en strates immatérielles, et nous nous couchons dessus.» Il a vécu des ruptures, des «pics hormonaux», des moments de solitude, des insomnies… Un mille-feuilles d’expériences humaines, un «égrégore tenace», un aller et retour d’émotions: «Le matelas rejette en nous le surplus de ses mystérieuses opérations énergétiques en même temps qu’il reçoit le produit de nos nuits.» C’est incongru, évident, un peu inquiétant. Michaux n’est pas loin. La chambre d’hôtel ne se regardera plus du même œil.
On crache un noyau
A la page suivante, la chambre d’hôtel est biffée d’un trait décidé, et c’est au tour du «train». Et ainsi, de lieu en lieu, la liste s’allonge soixante-et-une fois, dans un bel effet de noir et blanc, énergique, un mouvement graphique. Ce sont des scènes du quotidien, teintées de bizarrerie; certains lieux renvoient à une adolescence maladroite, c’est «la cour de récréation», où «les filles se tenaient en petits cercles qui avaient tout du château fort pour celles qui en étaient exclues». Il s’agit de s’y glisser et de s’y maintenir car «un cercle de filles peut vous éjecter comme on crache un noyau».
Un coelacanthe passe
La cruauté est sous-jacente, et aussi une certaine tendresse, ainsi pour cette mère qui faisait virevolter sa Singer «– la voiture, pas la machine à coudre –», ses gamines jaillissant des portières ouvertes, tels Starsky et Hutch. Laurence Boissier convoque les mythologies de son enfance: Super Jaimie et Wonder Woman, Action Man et le Grand Schtroumpf. Comme le chat qui s’en va tout seul de Kipling, tous les lieux se valent pour elle. Avec une prédilection pour ceux où une humanité en quête d’absolu part en quête d’«expériences de primitivité»: le désert, un cénote maya au cœur de la jungle, la forêt. «Une ombre te frôle, on dirait un poisson. Peut-être un coelacanthe, ton ancêtre? Non, ce n’est pas un coelacanthe, c’est un pneu, dommage, une autre fois. Recouverte d’une fine couche visqueuse, tu sors de la rivière. Tu ramènes ta primitivité à l’hôtel. Tu la poses sur la table de nuit.» Dans la jungle, l’éléphant reconnaît les marques des 4x4 et avertit «le lion, le rhinocéros, le guépard et le buffle» qui viennent s’installer au milieu de la piste puis, les voitures reparties, touchent leur salaire.
Illusions et inconséquences
Usant du tu, du je, du il, du nous, Laurence Boissier débusque les illusions, les inconséquences, les petites vanités et les lâchetés. Les désirs aussi et les désordres. Dans le métro, les corps se cherchent et s’emboîtent. Sur le balcon, et nulle part ailleurs, dans le froid, une femme est prise par son mari. Le saugrenu et le familier coexistent. Tout lieu, toute expérience a la même légitimité, la même évidence. Troublant et euphorisant.
Les jeux de l’art et de la fiction
En 2015, la livraison RE: PACIFIC compte, en plus de L’Inventaire des lieux, quatre autres titres. On peut peut acquérir les cinq ensemble sous un élégant emboîtage (cinquante exemplaires numérotés), ou séparément, tout soigneusement édités sur beau papier. Dans Le Vestibule des lâches, le peintre Philippe Fretz dévoile les bas-fonds du commerce de l’art, un soir de vernissage à Genève. Sous des pseudonymes transparents pour les initiés, mécènes et financiers, artistes et collectionneurs dansent une valse burlesque, macabre, de galeries en port-franc. Une fable courageuse et drolatique.
Revivre mieux
Historien de l’art, professeur à la HEAD, à Genève, Claude-Hubert Tatot raconte au présent des histoires vécues «pour ne pas les oublier, pour les revivre en mieux». Né dans la boucherie d’Ecuisses, l’auteur collectionne comme des œuvres d’art les émois amoureux, les trahisons et les plaisirs, les objets baroques qu’un cahier de photographies inséré dans l’ouvrage célèbre également. Emouvant, sincère et souvent drôle.
Au soir de sa vie, le peintre valaisan Pierre Loye compose, à la troisième personne, le grand tableau de sa vie, dans les montagnes, les forêts, les plaines, attentif à toujours rester Parmi les vivants. Une lente et profonde méditation qui est aussi un processus d’effacement, patient et modeste.
Dieu tutélaire
Le plus mystérieux de ces cinq ouvrages, c’est Le Carnet Lambert. Recueil de textes poétiques, journal intime crypté, qu’est-ce que ce carnet dont nous lisons des extraits? On dirait un dieu tutélaire: «Carnet Lambert/faites que quelque chose reste droit/n’importe quoi/mais qu’au moins cette chose reste droite/la vue devient de plus en plus faible/faites que je puisse voir encore.» L’auteur de cette invocation, Pierre Escot est écrivain, poète, éditeur et plasticien, vidéaste aussi.

GENRE Beau livre
AUTEUR Laurence Boissier
TITRE Inventaire des lieux
EDITEUR art&fiction, coll. RE: PACIFIC
PAGES 136
ETOILES ****