LE COURRIER / 25/03/12


«Lecteur d'invisible», par Anne Pitteloud.

Planche 8 du "Petit manuel de minéralogie prophétique", chapitre 1, «Entre le puits, la dune et le cristal». DR

 

Avec son «Petit manuel de minéralogie prophétique», l’écrivain-dessinateur ajoute une pierre précieuse à son architecture poétique.

Un livre de Marcel Miracle est toujours une aventure étrange, un voyage envoûtant entre textes et dessins dans un monde saturé par l’invisible, où le règne minéral, les animaux et les végétaux dialoguent de façon muette, où les couches géologiques et les élans vers le ciel semblent reliés par une même vibration. Son Petit manuel de minéralogie prophétique en donne une nouvelle preuve. Sauf qu’il n’est pas signé Marcel Miracle, mais sous-titré «Une aventure de Marcel Miracle au Sahara»: l’auteur établi à Lausanne, qui passe ses étés dans le désert tunisien, devient ici personnage à côté de l’homme-serrure, de l’homme-oiseau ou du nomade, des pierres et des insectes. Serait-il ce fabulateur qui apparaît de loin en loin? Sans doute, de même qu’il est aussi ce «serpent, spirale de sang» ou la «coquille où s’enferme l’océan», et qu’on le devine dans ces labradorites «qui piègent tous les ciels passés et à venir» et le «démantèlement des étoiles». «On dit que le mot suggère la cristallisation de l’être», écrit-il sur le quatrième de couverture. Alors, dans la «palpitation minérale de l’été saharien», il se propose d’essayer de «redéfinir notre rapport à la pierre». Et ce nouvel opus en est la trace.
Structuré en sept chapitres, le Petit manuel de minéralogie prophétique s’ouvre sous les auspices de l’auteur surréaliste français Stanislas Rodanski, cité en exergue: «La pierre philosophale mûrit dans les griffes de la foudre.» Un texte précède le premier chapitre, un autre suit encore le dernier, tous deux racontant deux versions de la trajectoire d’Albert C., amoureux des pierres depuis son enfance et devenu géologue – la formation première de Marcel Miracle. Puis suivent les chapitres eux-mêmes, aux noms évocateurs – «Le cristal, histoire de sa perte», «La dune, alphabet des traces», «Pour clore cette aventure: le choix des étoiles» –, où courtes fictions et poèmes en prose sont mis en regard des dessins. On ne sait si ceux-ci ont précédé les textes ou si c’est l’inverse, mais peu importe: les deux se complètent et s’enrichissent dans un subtil jeu d’échos, les planches semblant reprendre des éléments du texte dans une sorte de précipité pour tracer de mystérieux réseaux de sens.
Au fil des dessins de Marcel Miracle, qui vibrent de couleurs primaires, incandescentes – dont ce bleu inimitable tracé par un simple bic –, les motifs récurrents deviennent signes, indices et symboles d’un alphabet singulier. Il y a l’homme-oiseau, les losanges des silex, les flèches, étoiles filantes, coquillages, ailes et poissons; ou encore ce lion rouge, «animal cardinal» ponctué d’un nuage, et le motif du fil bleu – qui se devine aussi dans la limite du ciel et la corde d’un puits, dans une veine palpitante ou le fil du rasoir, et auquel fait écho la veine d’hématite rouge qui court dans un bloc de quartz.
De cette juxtaposition entre mots et images, et entre les éléments des règnes minéral, végétal et animal, naît une richesse infinie, une circulation, un mouvement. Marcel Miracle construit un monde qui prend forme et cohérence dans un langage où tout est relié. L’univers palpite, ses éléments dialoguent et sont perméables. «La part invisible de chaque objet m’apparaît comme une évidence», écrit-il. La trace qu’il dessine dans le sable peut «modifier inexorablement l’univers», les contrées sont magnétiques et chargées d’espoir, il dort sous «l’aile déchirée de la nuit», l’oiseau jaune qui tombe du ciel est un morceau de soleil et les étoiles les «écailles au ciel du dragon», dans la lune «se lisent les mers lointaines».

Alchimies
Les pierres, elles, sont vivantes, vibrantes. Leurs noms scandés résonnent comme des pépites poétiques: labradorite, silt jaune, silex noir, turquoise, veines de calcites, célestites, «fluorines divines» et ce corindon «qui raye le matin». Une poésie minérale qui atteint son apogée dans le chapitre «Minéralogie prophétique», où les pierres sont désignées par leur formule chimique dans les titres – ainsi «CA CO3, aragonite» – avant d’être transmutées en poèmes, liées à d’autres éléments, à d’autres règnes. La néphéline, NA AL SIO4, est «navire allié du silence»; l’ilménite, FE TIO3, évoque une «fêlure titanesque». Marcel Miracle, alchimiste du verbe, trace ainsi des équivalences magiques. Quant à nous, c’est avec bonheur qu’on suit d’un livre à l’autre cet arpenteur infatigable d’un monde tendu entre l’infiniment petit – débris minuscules et vies infimes observés sur une dune de sable – et le vaste ciel.

 

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