COMMUNIQUE DE PRESSE


Le Prix des Charmettes – Jean-Jacques Rousseau est un prix franco-suisse, à jury franco-suisse, créé en 1989 à l’initiative du grand et beau critique bernois Pierre-Olivier Walzer et à la mienne. Proclamé en période de Noël, il va alternativement à un écrivain français ou lié à la France et à un écrivain suisse ou lié à la Suisse, et dont l’œuvre, récente et imprimée, se trouve, volontairement ou non, correspondre à la ligne Confessions et/ou Rêveries de Rousseau, comme peut l’indiquer le nom même du Prix, celui des Charmettes des environs de Chambéry, l’un des grands et hauts lieux de l’écrivain franco-suisse. Le Prix (1500 euros annuels) est financé par la célèbre coutellerie savoyarde Opinel, sise à proximité des Charmettes, à Cognin. Car il y a une planète Opinel, et le lauréat reçoit aussi du reste, pour cette Noël-là, en plus de son chèque, un coffret d’articles Opinel qui, presque toujours, éveille en lui d’heureux souvenirs d’enfance ou autres: ainsi Jacques Chessex, l’un des récents lauréats helvétiques de ce Prix, nous confia-t-il à cette occasion qu’il avait coutume d’offrir un Opinel à chacune de ses nouvelles amantes. Il a maintenant de quoi en conquérir et honorer davantage encore! Il y a comme cela des gens qui voient des opinels partout: j’en ai même découvert pour ma part deux, sans m’y attendre le moins du monde, gallo-romains, au petit musée d’Alésia (Alise-Sainte-Reine), l’un d’avant la conquête latine, et l’autre d’après.

Le jury a pu couronner des auteurs célèbres (Jorge Semprun, sur ses souvenirs de déportation, Philippe Jaccottet) ou peu connus (Georges Saint-Clair en 1990, avant qu’il n’obtienne le Grand Prix de Poésie de l’Académie française 1993, Philippe Rahmy avant qu’il ne passe sur la télévision française).

Cette année, le jury a couronné Marcel Miracle pour son recueil Au-delà Lisboa, puisque Rousseau, c’est d’abord de l’autobiographie et de la poésie, fût-elle en prose. «Au-delà Lisboa», c’est «Au-delà de Lisboa» et «Lisboa au-delà». Car cette ville est ouverte à près à tout, et à quelque au-delà et quelques au-delà, au besoin labyrinthiques, de soi-même et du monde, le plus visible ou non (vieux cargo rouillé, élévateur Santa Justa de style Eiffel, détails abandonnés), comme elle le fut d’abord à l’errance du poète Pessanha, ou à l’intranquillité encore plus notoire d’un Pessoa en soi, autour de soi, au-delà de soi. Ville-estuaire, dont la Place riveraine n’a que trois côtés et dont un Miguel Torga, homme racineux et terraqué du Nord-Est portugais, déteste le plus souvent la joliesse, l’artifice et la capacité de métamorphose (que l’on se reporte à son livre Portugal, chez José Corti). Mais ce malaise existentiel est propice à la création et à l’exploration. L’ouvrage de Marcel Miracle, avec son vers libre errant et flâneur, son humble et fraternelle palpation de «promeneur solitaire», doit désormais prendre place dans tout panorama consacré à cette ville, car il y ajoute sa touche, propre. «Une carcasse aux diodes arrachées […] / Copeaux: moineaux ébouriffés. […] / Une lettre effacée devient le début d’un / texte sacré et un chiffon sale drapeau de ce / pays merveilleux comme l’éventail ouvert. » (poème Vieux cargo abandonné ). Il y a un «miracle» de la banalité, exemplaire, pour qui sait en déceler, au pas (un opinel, de préférence, dans la poche), la surprise et l’ « épaisseur millimétrique », pour reprendre une admirable expression du poème Ramon l’un des grands moments de ce recueil (pp. 51-53).

 

Daniel ARANJO, Secrétaire du Prix, Prix de la Critique de l’Académie Française 2003