INTERVIEW INTEMPESTIF


Marcel Miracle par Jean-Paul Gavard-Perret

Qu’est-ce qui vous fait lever le matin?   C'est en général la lumière qui troue ma nuit. Je pose alors mes pieds à terre et regarde la poussière du temps qui vole vers l'ouest en flocons grisâtres. Toujours vers l'ouest de mon lit j'ai remarqué. Alors, je fuis, moi aussi. Et dans cette fuite coule un peu d'encre.

Que sont devenus vos rêves d’enfant? Tous extrêmement présents!: — Je suis l'explorateur des contrées perdues, le conteur mystérieux du crépuscule. — Je croise encore régulièrement Achab ivre. Mais hélas il m'arrive de buter un rouge-gorge avec ma voiture à l'aube.

A quoi avez-vous renoncé ? Au dernier ferry pour Gabriola, à plonger dans la roue irisée qu'il laissait au port.

D’où venez-vous? «Du cœur moribond de l'antique Gondwana.»

Qu'avez-vous reçu en dot?  La langue française, la peur, l'art de la divination.

Qu'avez vous dû «plaquer» pour votre travail?  Les nuits froides et vibrantes de diamants du désert.

Un petit plaisir - quotidien ou non?
Tracer caput Draconis dans la poussière, dans le sable ou sur la buée d'une vitre.

Qu’est-ce qui vous distingue des autres artistes? Je
connais peu d'artistes. Ne suis pas sûr d'être si différent de certains d'entre eux. Peut-être ce besoin de désertion irrémédiable?

Où travaillez vous et comment?  Je n'ai pas d'atelier et n'en aurai probablement jamais.
L'idéal pour moi c'est prendre des notes accroupi ou assis «dans le flux de l'univers». En général au bord d'une falaise calcaire qui surplombe le désert. Puis je m'installe sur une table, à l'ombre d'un palmier dans l'oasis et je tente d'organiser le chaos. En ville j'aime la solitude d'une petite chambre, un bureau dont la fenêtre donne sur un arbre, un coin de ciel, une arrière-cour. J'aime avoir toujours vers moi Roussel, Rodanski, Kerouac.

Quelles musiques écoutez-vous en travaillant?  En général je n'écoute que le silence. J'adore le gazouillis des moineaux. Très rarement un peu de blues. Une fois par an Les Assis de Rimbaud par Léo Ferré.

Quel est le livre que vous aimez relire? Je suis un relecteur forcené. Je vis avec Lowry, Roussel, Kerouac, Rodanski, Pérec, Borges, Bonnefoy, Valente, Pessoa, Hardellet, Sebald et d'autres. Je relis depuis 40 ans Kerouac et je ne m'en lasse pas. Le livre? Peut-être Lancelo et la Chimère de Stan?

Quel film vous fait pleurer?  Dead Man de Jarmusch.

Quand vous vous regardez dans un miroir qui voyez vous?  Un homme dont le regard est le mystère du monde.

A qui n'avez-vous jamais osé écrire? A Malcolm de Chazal dans les années huitante et je ne sais toujours pas pourquoi.

Quel(le) ville ou lieu a pour vous valeur de mythe?
A l'Est le Gange: c'est ma frontière, je ne suis jamais allé au delà… A l'Ouest Vancouver, la vile de Lowry, que j'ai aimé à la folie et où j'ai vendu mes premiers dessins dans la rue à I $ pièce, c'était à la fin des années septante.

Quels sont les artistes dont vous vous sentez le plus proche?   Victor Brauner, Jacques Hérold, Toyen, Arshile Gorky.

Qu’aimeriez-vous recevoir pour votre anniversaire? L'édition originale de Arcane 17 D'A. Breton illustrée par Matta - N.Y. 1945.

Que défendez-vous?  La liberté, la poésie, l'irruption du merveilleux.

Que vous inspire la phrase de Lacan: «L'Amour c'est donner quelque chose qu'on n'a pas à quelqu'un qui n'en veut pas»?  Le monde nous est donné mais sommes nous sûrs d'en vouloir?

Que pensez vous de celle de W. Allen: «La réponse est oui mais quelle était la question»?  La question était «Trois lettres sont-elles suffisantes pour exprimer l'immense perfection du centre?».