Christian Jelk 15/03/12


Tout être est pour chacun de nous aussi éloigné qu'il est présent.
Marcel Gimond

 

Souvent, après un dessin, je prends quelques notes, qui deviendront un courrier adressé à Jean-François. Des observations, des questions, auxquelles il me répond, et qui génère une conversation épistolaire au long cours.
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Nous avons voulu un livre qui ait la forme du dessin, à la fois son pouvoir de pénétration et son éclat poétique.
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Il y a un an, le 4 avril 2011, nous avons décidé de donner un "corps" provisoire à nos pensées dispersées en milliers de traits à la mine de plomb, par l'écriture.
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Déposer le bonheur d'une rencontre également, assurément.
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Comme dans le dessin, un diagramme émerge des premiers traits, des premiers échanges.
-déploiement du grand schéma-
Comme dans le dessin il est multiple, précaire, mais présent intensément.
Il nous est apparu essentiel de tenir une nervosité dans la forme, de garder le propos vif, avec le Pic de la Mirandole comme guide.
Notre chemin a par bonheur croisé celui de Stéphane Fretz.
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Résumer, expliquer, est hors de propos.
J'ai noté, en vue de cette présentation, 4 points dans un petit carnet:

1_comment est ce que la pensée fonctionne?
Ou, le langage comme construction d'une pensée, comme condition humaine.
Dans le dessin le langage est le corps même, ou plutôt,
nous travaillons dans le corps même du langage: avec le plan, la forme, la lumière, la couleur.
Tout autre langage est codification, structure préalable pour élaborer un corpus.
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le dessin est une forme de pensée pure, toute autre forme de langage est construction. Construction qui permettra la société, l'échange d'humain à humain.
Le dessin est une conversation avec l'infini.

2_état de suspension, état de l'ouvert (pour reprendre les mots de G. Agamben):
comment est ce que je suis présent au monde, dans l'instant.
j'use ici de deux citations de Jean-Luc Nancy, tirées de "l'Adoration, déconstruction du christianisme,2"
«…la lumière est regard en même temps que clarté, et le regard est lumière. La vision, dans ce contexte, n'est pas le rapport d'un sujet voyant à des formes d'objets visibles, elle est -comme à l'instant d'un réveil, avant la distinction des formes et des distances- l'éclaircissement d'une présence.»
«Incarnation et résurrection ne disent donc rien d'autre que ceci: c'est à nous, humains, mortels, sans dieux et sans nature, techniciens engagés dans la production indéfinie d'un monde "nôtre", qu'il incombe de faire sens. Mais comme le sens ne se "fait" pas -ne se produit pas-, il nous incombe de reconnaître comment il peut avoir lieu. Il ne le peut que dans le rapport qui s'ouvre à la fois entre nous (nous, humains, et tous les étants) et en nous, qui nous adresse simultanément les uns aux autres, et -ensemble et singulièrement- à une ouverture en nous par où se signale un renvoi infini ou à l'infini: oui, nous sommes les êtres du sens, oui, le monde est ce dont nous avons le sens en charge et oui, la vérité du sens n'est pas un accomplissement, une plénitude signifiante, mais elle est le suspens par lequel le sens à la fois s'interrompt et se ! relance infiniment.»

3_dans le dessin je suis humain, je suis "humanité".
Cet état de suspension, de tension extrême, entre rigueur et poésie, dans un présent absolu,
est l'état d'humanité au plus intime.

4_incarnation: comment est ce que je rends cet état d'humanité au monde.
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Avec un paradoxe: l'incarnation, qui est exaltation, est aussi, surtout, dépression, chute.
Paradoxe du retour à la vie, de la sortie du Temps Vertical, de cet état de suspension,
(car)le dessin est la pensée de l'oeuvre.
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indépassable.
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je demande que tout cela soit compris dans la plus grande humilité:
Nous capturons des "moments" de réalité.
Nous n'arrivons jamais à rien, sinon au présent,
et pourtant c'est là ce que nous avons de plus noble à offrir.
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J'arrête mon propos sur ceci:
«le dessin est pour moi la chose la plus importante au monde.»
Phrase qui suscite l'incompréhension.

Le dessin me donne de la force.
Le dessin est la chose la plus belle, la plus intense, que je puisse donner:
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sur une voie solitaire,
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de par cet échange, cette conversation, avec l'infini.
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Et puis,
il y a l'amour,
le partage,
qui se nourrit de cette intensité solitaire sans laquelle je ne suis rien.

«Tout être est pour chacun de nous aussi éloigné qu'il est présent.»
Marcel Gimond

Christian Jelk, 15 mars 012