www.viceversa litterature.ch, 20/01/2014


«Voyage à rebours», par Elisabeth Jobin (à propos de 45-12, retour à Aravaca)

Alexandre Friederich a un faible pour les titres obscurs. Orogrog, son avant-dernier opus, nous avait abandonnés à nos questions. 45-12, retour à Aravaca, publié en 2013, désarçonne également au premier abord. Cependant le livre, qui se présente comme un voyage dans le temps et dans les carnets de notes de l’auteur, contient dans sa structure la signification de son titre. Le récit s’ouvre sur une entrée de 2011 – Friederich a alors 45 ans – et se termine sur un texte écrit à l’âge de 12 ans. Voilà pour les 45-12. Quant à Aravaca, il s’agit du village espagnol où vivait le garçon au moment de cette première prise de note, soit l’un des dix-huit lieux de résidence que mentionne l’auteur dans son livre. Les façades de ces maisons sont d’ailleurs données en photos noir et blanc, balisant les pages du volume.

Dans Orogrog, l’auteur narrait sa traversée de la France à bicyclette, ses étapes et ses nuits passées dans l’inconfort de la forêt, terrain sauvage duquel il voulait se rapprocher. Retour à Aravaca explore lui aussi le déplacement, mais de façon plus abstraite, puisque le mouvement est à la fois temporel et intellectuel:  l’auteur y parcourt les années de son existence. En trente ans, ses perceptions évoluent, tandis que son tempérament et son humour désabusé demeurent intacts. Friederich dévoile ses pensées, des éclats de sa vie, sélectionnant quelques paragraphes par année parmi les 10'000 pages que compte réellement son journal.

Penseur issu de la marginalité, Friederich présente dans ses notes l’écriture en outil philosophique. Grâce à elle, la matière de nos jours est mise en évidence. «Ayant écrit sans relâche depuis le matin, je suis léger. Coupé de la réalité, lié aux hommes», note l’auteur, ironique. L’écriture, en compagne de vie indispensable, permet d’une part d’ordonner la petite absurdité des jours; de l’autre de considérer les expériences vécues à la lumière de la lecture, qui revient souvent dans les notes de Friederich. Le quotidien, dessiné sur le vif et révélé en pointillé, adopte alors une tournure étonnamment narrative. Il semble que chaque jour recèle le potentiel d’une histoire ou d’une réflexion, que seul l’acte d’écrire est capable de dévoiler.

Se prêter au jeu de Friederich nécessite une attention soutenue: le lecteur doit tracer son propre chemin à travers les notes, en accepter les lacunes et sauter d’une année à l’autre. Pas de fil conducteur ici, si ce n’est la figure de l’auteur, qui de l’adulte régresse à l’enfant. Le texte suit son évolution à rebours, perd peu à peu ses personnages pour en gagner d’autres, se délocalise sans cesse. Cette composition, en rupture avec les lois du récit, fait finalement de Retour à Aravaca un voyage stimulant. Le livre terminé, on se sent l’envie d’imiter l’auteur et de passer ses jours au crible de l’écriture.