LE COURRIER, 18/01/2014


«Marisa Cornejo, la vie rêvée», par Anne Pitteloud

Espace Kugler, Genève, le 15 janvier 2013.
Photographie: ©Emmanuelle Fournier-Lorentz

LIVRE L’artiste d’origine chilienne publie les dessins de ses songes dans le magnifique «I am». Une démarche intime et politique, qui lui permet de réparer une mémoire fragmentée par l’exil.

Ils sont lumineux, foisonnent de personnages et de scènes insolites, d’histoires intrigantes qu’on a envie de vivre. Sous les couleurs éclatantes, derrière les thématiques récurrentes – des maisons, l’exil, la perte d’un proche, l’amour et le désir, les soucis quotidiens –, l’absurde règne en maître. Car ce sont ses rêves que dessine Marisa Cornejo. Elle a publié cet hiver un fascinant «Inventaire de rêves» aux éditions lausannoises art&fiction. I am rassemble un choix de songes qu’elle a faits entre 1999 et 2013: exactement cent-trente-et-une plongées dans un monde parallèle, classées chronologiquement, qu’elle définit elle-même comme des ex-voto – ces offrandes faites aux dieux en guise de supplique ou de remerciement. En répertoriant ces messages nocturnes, en les transcrivant le plus précisément possible, sans jamais les figer dans une interprétation, l’artiste née au Chili en 1971 tente de rassembler les morceaux épars de sa trajectoire d’exilée.

«UNE CARTOGRAPHIE DE MA VIE»
«J’avais 2 ans quand mes parents ont quitté le Chili pour l’Argentine, après le coup d’Etat de Pinochet», ­raconte la jeune femme, qui s’est installée en 2005 à Genève où son mari travaille dans une organisation internationale. Elle nous reçoit à l’Espace Kugler, dont elle est l’une des commissaires d’expositions – son atelier est installé dans leur maison de Ferney-Voltaire, ce qui lui permet de rester disponible pour ses trois enfants. A la Jonction, dans une salle vide aux murs blancs inondés de soleil, elle a posé sur le sol un cartable qui laisse échapper ses rêves colorés. On les feuillette, tandis qu’elle poursuit: «Les rêves sont une cartographie comprimée de ma vie. Je peux y visiter tous mes territoires en même temps, j’y rencontre tous mes compagnons. Tout y est ­unifié, il n’y a pas de séparation.»
C’est qu’elle a vécu une enfance ballotée. Le premier lieu d’accueil est éphémère: un coup d’Etat éclate en ­Argentine, la famille fuit en Bulgarie grâce aux contacts de ses parents ­communistes. Deux ans plus tard, ce sera la Belgique, où le statut de réfugiés leur est refusé, puis le Mexique qui leur offre une nouvelle stabilité, ses parents pouvant y pratiquer leur métier – il est professeur d’art, elle est historienne. «C’était incroyable d’entendre ma langue parlée dans l’espace public, de ne plus être divisée. Avoir vécu dans tous ces lieux est une chance, mais aussi une sorte de colonisation de ­l’âme: il fallait à chaque fois raser les références, la langue et la culture du pays en question pour en accueillir de nouvelles.» Face à ces raz-de-marée, le dessin lui permet de raconter ce qu’elle n’arrive pas à exprimer en mots.
La difficulté vient aussi du silence de ses parents. «En Argentine, afin ­d’éviter les soupçons, ils disaient que nous étions nés dans le pays. J’avais 5 ans quand j’ai su que j’étais Chilienne! Ils étaient affaiblis émotionnellement et mentalement et ne pouvaient pas nous soutenir.» De retour au Chili, adulte, elle entend parler de «transmission intergénérationnelle du trauma»: «Si elles ne suivent pas de thérapie, les victimes de la torture transmettent leur traumatisme. Il faut raconter, sous peine d’être étouffé. Mon père ne l’a pas fait et il est mort d’alcoolisme. Comment utiliser l’art pour me libérer?»

DES CLES POUR LA LIBERTE
Ce sera d’abord par la transcription de ses rêves. Marisa Cornejo s’y met après avoir lu Psychomagie d’Alejandro Jodorowsky, au Mexique, à la fin de ses études aux beaux-arts. Une période stimulante, où elle rencontre beaucoup de réfugiés des dictatures sud-américaines et travaille à la Panaderia, lieu d’expositions, résidence d’artistes et collectif qui veut mettre l’art à la portée de tous dans un pays profondément inégalitaire. A Mexico, elle rencontre aussi son mari, un ­Anglais intéressé par le mouvement zapatiste. Ils vivront encore à Londres et Barcelone, avant de poser leurs ­valises à Genève.
Son travail s’attache ainsi à reconstituer le puzzle d’une mémoire éclatée. En anglais – l’une des langues de I am avec l’espagnol –, re-member (se souvenir) contient cette idée de reformer une unité, également sous-entendue par le titre du livre. Marisa Cornejo a étudié Carl Jung et son Livre rouge, ­ainsi que les archétypes féminins mis à jour par sa compagne Toni Wolff. ­«Aujourd’hui, je pense que les rêves ne sont pas seulement un voyage dans le passé, véhiculant des messages ­dénués de sens, mais aussi des instructions pour la vie, qui montrent des directions, les faux chemins et les ­obstacles. Selon Wolff, les femmes sont des sorcières, des voyantes, et doivent réveiller leur côté amazone pour agir dans la réalité.» Loin d’être déconnectés du réel, les songes sont ainsi des «outils de transformation sociale et personnelle». Emancipateurs, ils permettent de trouver sa valeur et sa vérité hors des limites et des apparences mentales et matérielles.
Cette dimension politique est au cœur de plusieurs de ses projets, comme l’exposition «El Milagro chileno», en 2009, qui s’articulait autour de la réalité sociale des Chiliens en mettant en lumière leur effort de survie quotidien. L’expo a été accueillie à la Galerie Metropolitana à Santiago de Chili, et a donné lieu au livre General (2011). En 2008, dans «Dossier sans suite», Marisa Cornejo invitait à une réflexion sur le statut de réfugié en mettant en scène le parcours de son père et celui de demandeurs d’asile rencontrés en Suisse. Après le décès de son père en 2002, elle découvre ses archives, notamment les lettres des autorités belges. Un choc. «J’ai été expulsée d’Europe à 9 ans, dans un non-dit total. Transcrire ces documents pour la publication de ­Personal a été un moment guérisseur, comme si j’arrivais à une couche de moi-même jusque-là cachée dont je pouvais enfin me débarrasser.»

LE CORPS, UNE METAPHORE
C’est un rêve qui lui a soufflé la suite de son parcours artistique. «Quelques jeunes artistes m’aident à imprimer avec mon corps les plaques de gravure que mon père a faites ­durant son exil», dit l’avant-dernier songe publié dans I am. Quand elle était enfant, en Bulgarie, il lui avait fait ­poser ses pieds sur l’encre d’une plaque gravée, avant d’imprimer leurs empreintes sur une feuille qu’elle a conservée. Elle se lance alors dans une réflexion sur ce geste porteur de ­mémoire et de transmission, dans le cadre du master de recherche «Critital Curatorial Cybermedia» qu’elle terminera en juin à la Haute école d’art et de design – Genève. Un work in progress qui prend la forme de performances publiques exécutées dans les lieux du passé, en Bulgarie et au Chili, revisités du coup en actrice et non en victime passive. La démarche est libératrice. Son travail sur la brutalité de la dictature passe par le corps, qui devient «une métaphore, une archive à activer par le biais des rêves».
Le cadre du master ouvre également un dialogue avec des auteurs et des textes, des activistes et des historiens, grâce auxquels elle a le courage d’aller dans la chambre où son père a été torturé, au Stade national de Santiago de Chili. «J’ai pu confronter ce grand monstre dans ma tête, ce lieu interdit.» Elle y donne même une performance lors de laquelle elle finit nue, en écho au récit sur la torture qu’elle vient d’entendre de la bouche d’un rescapé. «Je ne veux pas qu’on oublie, ce n’est pas fini», dit Marisa Cornejo. L’art peut aider à ce travail de guérison collective. Et si «tous les Chiliens n’y sont pas prêts», elle ne porte plus seule le poids de l’histoire. Les rêves se partagent.

 

Marisa Cornejo, I am, traduit par Noëlle Corboz et Stéphane Fretz, coll. Re: Pacific, Ed. art&fiction, 2013.