E-LITTERATURE.NET 22/03/2013


«Le matamore, la femme et leurs métamorphoses», par Jean-Paul Gavard-Peret

Fidèle à sa progression vers de plus en plus de drôlerie mais tout autant de mystère le peintre Stéphane Zaech tient pour dogme le mépris des contraintes naturalistes. Pour lui la femme est le parangon de l’humain. Le mâle n’est qu’un animal, il ne vit que par elle. Pour autant le peintre la traite de manière qui pourrait sembler irrévérencieuse. Il n’hésite pas à multiplier ses bras et ses jambes. Mais ce pour une raison apparemment idolâtre: au milieu des chevalets, des pinceaux, des châssis, seules les femmes peignent. Elles deviennent les portraits sublimés de l’artiste lui-même. Qui donc en effet sinon La Femme pour illustrer les beaux-arts et magnifier la passion pour la peinture?

Afin de l’élever vers un rang suprême «The Crossing» est emblématique. Dans cette peinture (qui donne le titre au livre de Carmine) une déesse Kali surgit chaussée avec des lunettes de soleil. Elle offre à un chevalier de légende un plateau de fruits. Ce dernier est en lui-même une nature morte historiquement codée mais baignée dans un paysage asiatique alpin à la mode en Inde. Les œuvres de Zaech dans leur grande majorité enchérissent cette vision idyllique. Qu’importe si ses égéries sont parfois égoïstes et calculatrices. Le peintre sait utiliser leur empire et leur vitalité. Que toutes ne soient pas parfaites importe peu. Par sa puissance la femme peut jouer la star (elle ne s’en prive pas, pas plus que Zaech s’y refuse) et renonce à sa vraie nature de simple servante au grand cœur.

Dans un dispositif continuel d’hybridation le peintre multiplie et mixe citations et références, genres, motifs et idées. Il y a donc à boire et à manger et bien des ambiguïtés à relever quant à la problématique féminin-masculin. Le charme opère au sein d’un fantastique ludique tout sauf inoffensif. La perversité polymorphe rode sans cesse. Elle fait glisser les apparences sur divers plans. Au sein d’un picaresque baroque, exotique, féminisant, exaltant et pervers le corps de la femme est promené à travers toutes sortes de situations. Ses costumes, ses membres, ses peaux, ses positions sont plus importants que la psyché du personnage. Chaque peinture devient le rituel dont l’héroïne semble la prêtresse puisqu’elle est revêtue du statut d’artiste. Une artiste introduite dans un formalisme qui paraît «décoratif» tant il est hérité d’une aristocratie de cour et transmis par les femmes des romans de chevalerie occidentaux jusqu’aux traditions japonisantes ou hindoues en passant par les livres de vignettes à l’anglaise du XIXe siècle.

La figuration est aussi monstrueuse que voluptueuse ou dolente. Les cadrages et la lumière créent des images ambiguës et déconcertantes. Si bien que l’œuvre de Zaech paraît (mais ce n’est qu’une illusion d’optique) en décalage par rapport à l’histoire de l’art elle-même. A la placidité des femmes répond la violence de leurs actes apparemment lascifs et tout sauf inoffensif puisqu’elles prennent au piège leur créateur en se substituant à lui. Mais la encore le peintre s’amuse. Il fait comme si le mâle était incapable d’assumer le statut symbolique de peintre. Et ce au profit de ses héroïnes. Pour autant c’est bien lui qui instruit leurs jeux de séduction. Parfois ils ne sont pas sans rappeler la grande comédie hollywoodienne voire «bollywoodienne» pour le kitsch. S’en suit une suite de quiproquos. De toiles en toiles ils se décalent insidieusement de l’érotisme vers le comique - et vice versa. La technique qui préside à la «réalité» et à la réalisation des peintures devient donc un moyen de plonger vers une nouvelle interrogation.

Zaech laisse penser que ses égéries font passer le mâle de la petite mort à la grande. De fait ses cruelles héroïnes, ses créatures privées d’affect témoignent avant tout des forces du peintre et du devenir de son œuvre. Ses toiles sont des satires féroces sans qu’on puisse néanmoins dire à proprement parler de qui ou de quoi. Prétextant nous divertir au sein d’un spectacle renouvelé le peintre fait tournoyer au cœur du monde multiculturel où les forces du mal et du mâle s’incarnent de manière perverse. On ne sait plus si les éclairs de lucidité sont l’apanage des femmes ou de celui qui joue avec elles comme avec des petits soldats plombés. Néanmoins perdure dans «The Crossing» une cruauté contre le supplice, une ivresse contre le rêve, la vitalité contre l’organisation, la volonté de puissance contre la volonté de domination. La force de Zaech est de faire passer ces messages subliminaux comme une lettre à la poste.

La femme égérie n’est plus l’infirmière impeccable de nos identités. Par son image - aragne aux multiples pattes - elle travaille le mâle là où son imagination tente d’imaginer encore. La peau féminine comme la toile s’imposent: on croit les reconnaître, s’y reconnaître. Mais de tels écrans immolent, plongent dans l’impasse dont nous ne sommes pas ou jamais sortis. Chez Zaech l’image et la femme ne sauvent pas, ne sauvent plus. Elles sont la porte infernale où nous ne cessons de frapper avant la nuit. Elles restent pourtant l’autre que nous ne pouvons oublier et dont l’artiste multiplie les membres et les organes. Néanmoins la femme-déesse en des dédoublements se trouve privée de son érotisme naturel. Son corps est certes encore séduisant mais dénaturé. Il nourrit en nous quelque chose de l’ordre d’une chair ou d’un sang que l’on ne connaît pas encore.

L’artiste et ses modèles réduisent la peau de notre psyché à une guenille, une Vanité, un suaire. Surgit soudain le trépas de l’image reflet pour l’apparition d’une autre image plus naïve et sourde dont la femme «plurielle» est le symbole. «The Crossing» devient en conséquence la matière de notre perdition. Nous y poursuivons malgré nous le fantôme d’une histoire où nous sommes exclus tant la femme prend des allures de déités païennes - mais déités tout de même. Zaech ne cherche donc pas à nous sauver. Il a bien mieux à faire: se moquer de celui qui venait chercher dans l’image ce qu’il ne peut trouver mais qui lui remonte sans cesse à la tête.