L'HEBDO, 01/10/2016


«La perle noire de Hersperger», par Julien Burri

Ce petit livre sombre au titre imprononçable était resté sur notre bureau depuis le printemps. Xxxversxxions est le premier récit publié par le Payernois Charles Hersperger, né en 1950 et consacrant sa vie à l’étude et aux voyages. Nous avons bien fait de finir par l’ouvrir.

C’est l’histoire d’un professeur d’anthropologie dénommé Bernie, la quarantaine, qui porte des vêtements indiens en lin post-baba et mène une vie bien rangée, sur laquelle plane la présence sempiternelle de sa mère. Tout semble «bien aller» pour lui, et rien ne semble «l’affecter». Sous la plume ironique de Charles Hersperger, il faut comprendre que sa vie est d’un parfait ennui, insipide, «comme nulle et non avenue».

Jusqu’à ce que Bernie soit invité en résidence dans une université anglophone et qu’il rencontre Stefos, un artiste portant des saris et des dreadlocks au parfum écœurant de patchouli. Entre le professeur asexuel et l’artiste hétérosexuel se libère une vague énergétique inexplicable qui les submerge en transes sublimes, en cérémonies initiatiques hilarantes, jusqu’à une fin brutale et un possible kidnapping.

La réussite de ce récit tient au style de Hersperger, que l’on n’oubliera pas de sitôt. Le professeur s’exprime sur un ton procédurier de fonctionnaire, tentant de comprendre ce qui lui arrive et de donner un sens à son glissement progressif vers ce qui paraît être la folie la plus débridée. Sa volonté de contrôle implose, sous les coups de boutoir des pulsions et de la sauvagerie… On pense avec plaisir à d’autres œuvres. Au narrateur du Bartleby de Melville, confronté lui aussi à l’absurde. A Kafka ou à Gogol. A Flaubert pour son ironie. En un mot, c’est un régal.