carnetsdejlk 18/12/2013


«Sept séquences d'une lecture de Fiasco FM, de Flynn Maria Bergmann», par Jean-Louis Kuffer

1. Amorosa dolorosa

Certains livres appellent, plus que d'autres, un écho, à leurs mots: d'autres mots se sentent comme pressés d'ajouter à ceux-là, comme par affinité, et c'est ce qu'aussitôt j'ai éprouvé en commençant de lire Fiasco FM de Flynn Maria Bergman tant son écriture, ses images, l'allant rythmé de ses phrases et leur espèce de blues ont trouvé en moi d'immédiates résonances.  
Cela commence d'ailleurs comme une balade bluesy se réclamant d'emblée d'Al Green et de Leonard Cohen, mais plus que les mélodies évoquées j'y associai d'abord des images, et me suis alors rappelé cette soirée passée chez des amis avec Jérôme Lindon, l'éditeur de Marguerite Duras, qui nous avait raconté comment celle-ci, feuilletant les images, précisément, d'un ancien album de photos de ses années en Indochine, s'était mise composer L'Amant.
Dans Fiasco FM, la première image que je me rappelle est celle, pas exactement explicite au demeurant, d'un restau aux vitres floutées par la neige, au plan de laquelle succède un plan de soleil jaune kimono sous lequel apparaît un petit parapluie rose – avec l'accent porté sur ces objets qui prennent de l'importance quand quelqu'un nous manque…
D'emblée, aussi, la contrainte d'une forme entre en jeu, comme au jeu du sonnet, de l'haïku, du pentamètre ïambique ou des mesures comptées du blues. En même temps se réalise, dans les limites données du jeu en question (une page par séquence), une suite de stances «musicales» d'une complète liberté et d'une constante inventivité dans ses inflexions narratives.
Cela peut tenir la page en une seule coulée, comme dans cette longue phrase dont un seul point ne se voit pas: «Chaque soir je bois deux tasse de thé vert au jasmin parfois accompagnées de dattes ou de biscuits croquants et je pense très fort à toi comme si tu vivais encore là ma sublime Egyptienne, et chaque matin je lave ma petite tasse bleue et la tienne aussi, le reflet derrière tes yeux une barque irrésistible étendue sous les jambes de ma table, l'écho de ta bouche dessiné sur une enveloppe clouée à côté de la porte d'entrée, ton nombril un écrin dans lequel j'ai disposé les douze carnets que tu m'as ramené de Berlin, tes narines deux sucres d'or que je glisse délicatement dans cette eau brûlante. Plus tard dans la journée, j'avale des choses un peu plus corsées, sans verre, mais avec infiniment de regrets».

Voilà pour la troisième page de Fiasco FM. Or il ne faut douter de rien pour déposer douze carnets dans un nombril ou comparer des narines à deux sucres d'or, mais l'amour ne doute de rien quand le chagrin lui scie le cœur et lui électrise les sens: le monde alors lui devient à la fois plus que réel (le surréalisme est autre chose) et porte son expression au délire mêlé de constats surexacts: «Je commence à palper fébrilement toutes les poches de mon cœur, de mon corps, et de mon manteau bleu marine pour mettre la main sur le stylo qui putain de merde devrait bien se trouver quelque part»…
Le mélange du très concret et du flottant qui divague, du très ingénu et du trivial, ou la soudaine fureur qui remplit toute la page de six lignes à typographie géante («Lève toi! Lève-toi! Lève-toi! Ressuscite! petit cactus de l'amour!»), la référence à des musiques ou des films partagés (Sailor et Lula pour une image de la jouissance réduite au plan d'une main de femme ouverte come une fleur sexuelle), ou le film qu'on se repasse à l'envers, le souvenir revenu du voyage en Romanie qu'on n'aura pas fait comme prévu cet été de merde – tout ça se constituant en roman sous forme de lettera amorosa non moins que dolorosa mais sans glycérine fournie par l'accessoiriste – juste avec les mots justes , comme dans la version pédé du même fiasco, dans Fou de Vincent d'Hervé Guibert, ou, version déprime schubertisée, dans Le poids du monde de Peter Handke.
Fiasco FM joue d'ailleurs à tout moment avec les références d'époque et de culture, mais pas pour l'épate: parce que les livres et les disques, entre autre, sont aussi des objets transitionnels, sans que la psy n'y soit pour rien dans ce poème; mais on baigne bel et bien, c'est pourtant vrai, dans ce magma sensible de mots et ces détails, les ongles de Deleuze ou les scies de Neil Young, les râpes de Tom Waits – toutes choses qui apaisent et relancent à la fois la douleur comme la brosse à dents qui n'a plus de sourire à quoi s'accrocher…


2. Piercings

Le type du poème au prénom de Flynn (à ne pas confondre tout à fait avec l'auteur) n'a plus une seule photo de son Egyptienne mais il a la tête et les couilles pleines d'images qui ne sont pas que des fantasmes. Une comptine (sept fois «P'tite culotte», suivies d'une fois «Ouvre-moi ta porte») est plus qu'un fantasme du seul fait de sa mise en forme même minimaliste. Le fantasme manque la plupart du temps de forme. C'est le limite du porno (je parle du porno hard, cela va sans dire, et pas du soft porno faux-cul) qui branle son monde à coups de tautologies. La poésie est autre chose.
Le langage est un fourmillement de signes qui en disent bien plus qu'on ne croit pour peu qu'on le considère attentivement. Ainsi de la fonction particulière des parenthèses vues ici comme «deux petits bras courbés s'élevant vers le ciel» ou de «minuscules hanches formant le plus beau des nids», avec tout ce que ce qu'elles peuvent ajouter par façon de post scriptum incorporé. Mais on y pensera sans en faire un plat, sous peine de maniérisme ou de préciosité chichi.
Flynn se dit poète mais je l'entends autrement qu'avec les ciseleurs de poésie poétique à pages pleines de blanc et ça de prétention. La poésie est une forme et d'une précision possiblement extrême et jusque sous des apparences mauvais genre style Bukowski ou William Cliff, et la p'tite culotte dont l'élastique claquait avant d'ouvrir sa porte comme au méchant loup, s'inscrit dans la poésie de Flynn comme un piercing sur la peau de la page, mais ce n'est qu'un tout petit début d'humour jaune alors que la poésie en veut plus évidemment: du corps et du souffle et de l'epos même minuscule (le haïku n'est pas autre chose) comme quand Bijou Bijou est partie avec l'eau du bain en oubliant sa brosse à dents et que ses joujous ne font plus rimer toy avec joy.
Et bien sûr il faut, pour passer du poème au roman, là aussi minimaliste, un certain mimétisme triangulaire, sinon tintin pour la story d'amour qui n'est rien sans la griffe de la jalousie.
«Je vous imagine», écrit alors Flynn en se figurant son rival en train de lire du Derrida sur un pouf tandis que la pharaonne s'occupe de farine – et du coup la rêverie s'amorce pour le lecteur.
Ce qui passe ici par les mots est essentiellement de la mélancolie, mais sans trace de pathos. «Il y a deux siècles tu écrivais a thing of beauty is a joy for ever», note le poète à propos d'un pote disparu, se demandant ce que dirait aujourd'hui ce John. Or nous avons tous de jeunes morts à interroger et des éléments de réponse du genre du «petit poème très bel et très beau» qu'Anna confie à Jean-Paul à la fin de Pierrot le fou, autre citation à valeur de piercing.
Et c'est ainsi qu'Allah est punk…

3. Les vieux ados

L'époque est aux ados prolongés plus ou moins à perpète, qui se reconnaissent plus ou moins à leurs jeans et à leurs bleus au cœur ou aux musiques qui n'en finissent pas de tourner en boucle depuis les sixties. Or il y a encore de l'enfance dans cette adolescence prolongée aux rites tribaux et aux fétichismes persistants, de l'enfance chaste comme on la trouve chez Flynn qui voit une de ses plus belles nuits d'amour dans une étreinte évoquant celle de «deux gamins sous une tente qui aimeraient chuchoter jusqu'à l'aube en construisant le monde, mais qui s'endorment bien avant tant ils sont épuisés par un bonheur qui n'en demandait pas tant».
Les enfants aiment gravement, qui ne voient pas encore les nuances du tableau ni ne sont en mesure de relativiser leur peine, et les mots de cet âge reviennent au poète, quitte pour lui à en corser la candeur sinon à jouer l'ingénuité . «Tous ces textes que j'écris», avoue Flynn, «je les écrits pour que tu te dises merde le salaud, il m'aimait vraiment, mais aussi un peu égoïstement»…
Ensuite la conscience et l'épreuve du temps nous feront passer de la comptine à la ballade ou au blues – aux récits de la mélancolie et aux imaginations, et c'est là par exemple qu'on se figure ce que la vie aurait pu être sans ce fiasco, l'enfant qu'on aurait peut-être eu ensemble ou va savoir: ce chalet «boîte à musique ornée d'une ballerine virevoltant à l'intérieur d'un monde de velours».
«Quelle douleur l'amour! j'ai vu un tas de types se réduire comme des mouches d'hiver, comme des flacons fêlés, comme des chewing-gums mâchés», s'exclamait Edoardo Sanguinetti dans ses Postkarten dont je me suis rappelé les collages d'une conception formelle assez proche de celle de Fiasco FM, à quarante ans d'intervalle ou encore évoquant d'autres cristallisations poétiques ou musicales (on pense au Dylan des Chronicles ou au Gainsbourg d'Initials B.B.), avec des trouvailles à chaque page. Signé Flynn: «C'était juste une clé, et pendant quelques semaines la serrure de ma porte a cru que, mais non»…
On se rappelle aussi la litanie hyperréaliste de Je mange un œuf de Nicolas Pages, ici en bien plus tendre et inventif, ou les piécettes quotidiennes de Marius Daniel Popescu, mais Flynn Maria Bergmann a sa propre musique nonpareille et ses rythmes, ses métaphores et ses obscurités ludiques, sa façon rien qu'à lui de se glisser, furet du bois joli, d'un plan de son film à l'autre…

4. Amours maudites

C'est une belle vieille histoire que celle de l'amour malheureux en littérature, qui éclot souvent un livre à la main. Ainsi de Francesca et de Paolo, les deux amants surpris en train de lire ensemble par Gianciotto, le frère de Paolo et fiancé légitime de Francesca, qui les poignarde et les fait accéder du même coup au rang de figures légendaires de l'amour maudit, Dante les évoque dans une sorte de blues du cinquième Chant de L'Enfer, dans sa Commedia, et voilà ce que ça donne en traduction peu musicale:

«Je parlerais à ces deux qui vont ensemble […]
/ Il n’est pire douleur que se souvenir /
Du temps heureux dans la misère […]
/ Nous lisions un jour par plaisir /
De Lancelot et comment amour le saisit : /
Nous étions seuls et sans aucun soupçon. /
Plus d’une fois nous fit lever les yeux cette lecture, /
Et pâlir le visage : /
Mais seul fut un point qui nous vainquit. /
Quand nous lûmes le rire désiré /
Être baisé par un tel amant, /
Lui qui jamais de moi ne sera séparé, /
Me baisa la bouche tout tremblant […]»

Or Flynn raconte, pour sa part, que, la dernière fois qu'ils se sont vus, elle et lui, ils avaient regardé ensemble, un film tiré d'un livre qu'elle avait adoré – plus précisément Villa Amaliade Pascal Quignard –, et c'est avec la même flèche au cœur qu'il se remémore cette fin de soirée et le pressentiment qui lui était venu, par ce qu'il avait capté du film, de ce qui leur arriverait, quitte à imaginer, après le désastre, qu'une autre histoire eût été possible. Mais cela aurait-il donné un livre?
En bon catho de son temps, Dante case les beaux amants en enfer, mais avec une tristesse qui indique assez qu'il est de tout cœur avec eux, comme on trouvera, dans d'autres cercles plus cuisants encore, certains des amis du poète dont son propre mentor de jeunesse.
On n'en est plus à ces dramaturgies codées par la théologie: la scène de crime est éclatée en milliards de fragments dont aucune société n'est plus le réceptacle comme il en fut de la Commedia récitée par cœur par des porchers toscans: Flynn en est juste à regretter de n'avoir pas été deux à voir à Berne, à l'expo de la plasticienne Tracey Emin le cœur de néon portant une inscription qui sur le moment n'aurait d'ailleurs pas fait tilt chez sa belle Egytienne: You forgot to kiss my soul
Il n'y a pas d'amour heureux, chante le poète qui sait que ce n'est pas vrai, ou plutôt que cet amour-là n'existe pas – et que nous fait à nous le tournoyant char d'or du Paradis de Dante quand ce que nous désirions était juste de passer la nuit ou la vie ensemble?
En attendant un conditionnel exorcise une fois encore le fiasco: «Tu serais assise face à la fenêtre, ton éternel thé à la menthe devant toi. Ton visage serait songeur, le stylo entre tes doigts faisant des pirouettes sur les pages d'un petit carnet beige au papier quadrillé, et le crépuscule du trapèze sur le rebord de la table. Le serveur t'admirerait depuis le comptoir, essayant de calquer le rythme de ses gestes sur celui de tes pensées mais tes phrases courraient plus vite que le cliquetis des soucoupes de café et l'empilement des verres les uns dans les autres. C'est à cet instant que je serais passé devant la fenêtre de ce bar, d'un pas pressé et sans te voir, avec l'envie furieuse de te photocopier quelques poèmes de Pessoa et l'arrière-goût de l'écume avant qu'il ne soit trop tard»… 

5. Roman-photo

Le genre, et surtout le langage du photo-roman, exigent prompte réhabilitation ou tout au moins revisite, puisque là aussi, il faudrait dire là d'abord, gît la moderne modulation de l'amour en sa phase la plus pure, où la sténo-dactylo riche et le garagiste pauvre dictent le scénar.
Flynn est à la fois auteur et personnage, chose rare dans le genre. Mais le plasticien mal rasé et tout à fait ingénu (n'est-ce pas…) peut entrer en ligne de compte pour peu que la belle prof de lettres y aille recta de sa cruauté fatale.
«Rouge est la vie, blanche est la mort, rose est l'amour avec un zeste de noir et du gris tout autour», écrit-il. Ce qui passe plus ou moins bien dans le gris/blanc laiteux du fumetto où le sang est forcément plus noir que le rouge de la vie. Mais voilà: le cinéma de Flynn renvoie, assez naturellement, à celui de Fellini et bien sûr au Sheik blanc, pastiche insurpassable du roman-photo à l'italienne, traduit parfois par Courrier du cœur.
Celui-ci est au cœur aussi de Fiasco FM, littéralement truffé de petits messages et autres déclarations godiches de toute sorte. On peut être punk et resté nunuche comme une lectrice de Duras et de Confidences : le romantisme a ses raisons qu'Alberto Sordi justifie d'un baiser plein de lèvres quand la jeune mariée, lectrice précisément du roman-photo Le Sheik blanc, se pointe à Cinecittà pour voir l'idole qui répond, croit-elle, personnellement à ses lettres. On trouve le même genre de situation dans Miss Lonelyhearts de Nathanael West, où celle qui répond au courrier du cœur d'un journal se trouve être un teigneux littérateur féru de Dostoïevski.
Flynn écrit: «Aplaudissements! Je crois t'apercevoir dans le rétroviseur de ma voiture. Deux secondes plus tard je lève les yeux pour vérifier mais c'est un énorme camion noir qui défile dans le miroir, puis un autre, comme si c'était l'écho du premier».
Applaudissements à tout rompre, aussi, à la fin du Sheik blanc de Fellini: quand la jeune mariée, de retour à Rome de Cinecittà, humiliée par le sordide Sordi en turban et décidée à en finir avec la vie au lieu de rejoindre son niais de mari tout neuf, se jette solennellement dans le Tibre, dont les eaux à cet endroit ont à peine plus de profondeur que celles d'un seau…
Tel étant le tragi-comique du roman-photo, qui prête à sourire plus qu'à rire, si cher à nos plus chers souvenirs de fiascos…

6. La vie au détail

Le type réellement attentif au détail ne peut que souffrir de la vie et j'ajoute aussitôt pour être juste: et en jouir. Et quand je dis le type j'entends évidemment Dulcinée dans le même panier. Cependant on remarquera qu'un type ne voit pas forcément les très longs ongles de Gilles Deleuze du même œil que Dulcinée, qui pense caresse et câlins conformément au penchant de son sexe – même un homo ne peut craindre d'être caressé ou câliné par un Deleuze. Bref.
De son côté Flynn remarque ce détail à propos du fameux Abécédaire du philosophe: «À la lettre J pour joie, Deleuze ponctue ses idées de petits toussotements par-ci par-là et ce sont des bruits que j'entends vraiment, t'imaginant mourir à l'extrémité d'une jouissance jubilatoire et journalière».
On connaît la vieille théorie de la guerre des sexes, enfin vieille: fin du XIXe, avec les discours exacerbés d'un Otto Weininger, d'un Strindberg ou d'un Kretschmar, sans compter les bonzes de l'église psy. Quant à moi ma méthode serait plutôt: tout dans le détail et pas trop de cinéma, surtout pas d'abstraction lyrique! Le type serait censé se montrer physiquement sadique et psychiquement maso, tandis que Dulcinée oscillerait non moins forcément entre le fais-moi mal physique et la tyrannie mentale, pour finir en Waterloo morne plaine de draps trempés de foutre et de larmes?
Or je dis, moi: non merci, sans pour autant me laisser pousser les ongles genre esclave chrétien dans le cachot romain. La vie est trop bien et des filles y en a plein et parfois rien qu'une qui reste à la maison si qu'on est gentil. Moi, quand je lui ferais de si beaux poèmes et qu'elle m'enverrait foutre, je n'écrirais plus (momentanément) pour elle, histoire de l'attiser comme Albertine quand Marcel fait semblant de bouder, adressant alors ma Littérature à l'ensemble des humains qui ont besoin – c'est connu – d'un peu de sentiment, y compris «la masse»…
Tennessee Williams l'écrit, ça aussi c'est connu: «Si tu élimines tous mes démons, l'ange en moi risque de mourir aussi». Et moi je dis: bien dit Tennessee, dont le nom m'évoque à la fois de grands espaces à stations d'essence rouges sur fond bleu noir, pas mal de souvenirs de rock et Marlon Brando luisant de lumière sexuelle, mais tout ça c'est du passé…
Tandis qu'à l'instant Flynn écrit: «Il pleut des cordes aujourd'hui. Tant mieux. Ainsi je pourrai me pendre à l'une d'elles lorsqu'elle passera devant ma fenêtre, et si jamais elle se casse cela ne sera pas trop grave puisque je m'écraserai au sol trois secondes plus tard, une vraie bouillie. Je te laisse, la pluie est en train de faiblir».
Bon, le type qui se pend à la pluie: mon œil. Mais la pluie qui est «en train de faiblir», ça c'est bien.
Au total on dira que le poète, les poètes, la poésie, même Baudelaire (surtout Baudelaire?) exagèrent pas mal et en font des tonnes pour laisser filtrer quelques détails qui valent l'os, selon l'expression vernaculaire. Rimbaud par exemple: «La main d'un maître anime le clavecin des prés»…

7. Tout doit disparaître

Il faut enfin que tout le poétique de la poésie disparaisse: du balai!
TOUT DOIT DISPARAÎTRE! est-il d'ailleurs écrit au fronton du grand magase Au Bon Marché, et c'est le dernier jour!
Il y a du givre ce matin sur les oiseaux de pierre du Square Boucicaut, mais la chaleur d'un grand crème au coin de la rue de Sèvres va t'aider, Flynn, à finir tes stances.
Hier soir en regardant un docu sur Hölderlin tu as noté ce détail: que dans le dico des frères Grimm en 32 volumes il y a 80 pages consacrée aux dents. D'où tu as conclu que le sourire resterait bien après l'affliction provoquée par l'attentat de Volgograd, et c'est alors que tu t'es rappelé les dits de Monelle.
Ce que Monelle dit est aussi dans l'esprit zen du Bon Marché: à savoir que tout ce qui est écrit doit disparaître, pour que ne reste que le dit.
Les dits de Monelle le petit trottin sont plus inspirés que ceux des poètes poétiques et des philosophiques zombies de la télé si sûrs de ce qu'ils gravent sur leur quotidienne épitaphe: que la vanité des vanités fut leur vie.
Les dite de Flyn resteront, quant à eux, à titre de paroles en l'air comme celles de Little Nemo ou de Bécassine, laquelle eût aimé qu'on le lui envoie dire: «Au propre comme au figuré tu étais belle comme un savon».
Monelle s'es mise aujourd'hui sur son 31, string rose aux doigts d'aurore pailletée d'or sans âge repérable qu'au Carbone 2014 des lendemains qui chantent, pour dire en gros ceciquine sera pas écrit
D'abord à Flynn qui écrit qu'«il y a un poème entre nous qui aimerait fuir mais qui ne sait où et encore moins comment s'écrire», Monelle répond donc: «Que chaque noirceur soit traversée par la blancheur future», et Flynn soupire devant son auto rouge désertée par sa passagère.
Mais faut pas croire que Monelle laissera le soupirant à cette humeur de soupirail, qui dit encore: «Regarde toute chose sous l'aspect du moment», et encore: «Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir».
Flynn le pirate, qui est sensible au détail des choses en piécette, sera particulièrement touché, disent les journaux du soir, par cet autre dit de Monelle. «Aie la contemplation atomistique de l'univers», et cela aussi devrait le brancher ce matin à ciel de traîne. «Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour morte».
Ainsi Flynn repique-t-il, en face du Lutétia encore adorné de fioritures destives, pour l'estoc final qu'il note sur un ticket de parking où l'attend la Packard rouge: «Demande à la poussière»…
Cependant il n'est point encore temps. Faut encore qu'il essaie deux trois recours pour amadouer la fugueuse, genre cultivé chaste: «Un jour je t'emmènerai dans un film d'Ozu, pas seulement parce que ses images sont des peintures et ses peintures des haïkus, mais surtout parce que ses œuvres immortalisent la complexité de la condition humaine d'une façon si simple et universelle qu'elles se rapprochent de l'intelligence du vide».
À quoi Monelle, qui en a vu d'autres, de rétorquer: «Contente-toi de toute apparence. Mais quitte l'apparence, et ne te retourne pas»…
     
Mais Flynn s'obstine et cite maintenant Cioran, l'ascète (mon œil) se gorgeant de chocolat sur son divan dont notre naïf poète est persuadé qu'il savait parler aux femmes, concluant cependant ceci qui tient mieux la route: «C'est peut-être ça, être un gentleman, dire simplementla vérité».
Et Monelle de la ramener encore. «Ne crains point de te contredire: il n'y a point de contradiction dans le moment», ce qui rassure Flynn qui aime lui aussi le chocolat et la discipline artiste, Kathleen Ferrier et G Love..
En gros ce que dit Monelle est donc qu'il faut se laver de tout ça, à commencer par la vanité de l'écrit. Et quitte àpousser un peu le bouchon de champagne à Minuit («Ne te connais pas toi-même»), de conclure poétiquement au sens de la poésie non homologuée: «Les paroles sont des paroles tandis qu'elle sont parlées»…
Alors Flynn de murmurer sans l'écrire: «Je suis un loup qui cherche une clairière. Tu es la route qui y mène. Notre amour est la voiture de laquelle je suis tombé alors que d'autres phares la dépassaient», ce genre de choses.
Et Monelle: «J'ai pitié de toi, j'ai pitié de toi, mon aimé. Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t'échapperai encore. Car je suis celle qui est seule».
Ce qui donne, à Flynn Maria, la force ultime de conclure au dam des oiseaux de pierre: «Lui, il est déjà mort. Le désert sur ses genoux, ses tibias décapités par l'amour, une lune rouge brodée à ses paupières qui aurait voulu chanter les vertèbres de la mer au sud de Napoli et tutti frutti à gogo.Les magnifiques masques de folie shakespearienne, les papillons de glace de Nietzsche,le saxophone de Coltrane,les étoiles d'Hollywood, les caresses de maman,tout ça n'était pas assez. Demande à la poussière, ou ne demande pas, mais exige tout de l'amour, toujours, tout»…

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