29/05/09


«Olivier Estoppey au domaine de Szilassy» de Claude Reichler.
Par Christian Pellet

Cette 63e livraison des éditions art&fiction est un peu particulière : Nous nous sommes en effet passablement écartés des sentiers de l’édition d’artiste et des textes de plasticiens – la spécificité que revendiquent nos publications – pour suivre les mots d’un chercheur du paysage, inspiré par les dessins d’un sculpteur. Cette formule était donc encore inédite pour nous, habitués, habités plutôt, par la fiction des peintres, vaste terrain qui permet justement de s’égarer de temps à autres dans des domaines voisins, en restant sensibles aux propos d’un visiteur fidèle comme Claude Reichler au domaine de Szilassy.

Permettez-moi de m’arrêter un bref moment sur cette écriture : Si l’un, Estoppey, dit préférer se tenir à l’écart des mots, par exemple en ne donnant pas de titre à telle ou telle oeuvre, l’autre, Reichler, « à qui est accordé le seul langage » (c’est lui qui le dit), « par qui lui seulement peut mettre en signe et communiquer » (c’est encore lui qui le dit), se demande « quel emblème verbal retenir » face au travail du sculpteur. Et c’est bien le paysage qui va, assez naturellement je trouve, guider ce seul langage : sa « prairie de vocables, la combe de sa langue » pour « pointer, ajoute-t-il, une image lointaine, explosion colorée du champ des métaphores autour... »

Le domaine de Szilassy à Bex, où se tient, comme vous le savez sûrement, une triennale de sculpture contemporaine depuis bientôt 30 ans, est avant tout un parc paysager. La sculpture y est contemplée, je cite encore l’auteur, à travers « une topographie contrastée, des échappées vers les montagnes, les creux des vallées, les coteaux de vignes, les arbres fruitiers... »
Apprendre le rôle du lieu, lorsque la scénographie du sculpteur est associée au mouvement du visiteur, comme une APPARITION, voilà en somme ce que raconte ce livre.

Et il le raconte en trois étapes : un Journal écrit en 1990 ; suivie de Onze notes pour un rhinocéros (datées de 1989) ; l’ouvrage se termine sur un texte tout récent, intitulé « Au long d’années », écrit il y a quelques mois seulement et dans lequel le promeneur Claude Reichler boucle (temporairement, j’imagine) vingt ans de rêveries au domaine de Szilassy.

C’est dans le rapport entre les mots et les dessins, bien sûr, que peut se lire cette complicité particulière, subtile, presque musicale, entre le littérateur et le sculpteur. Pour le premier, qui dit les disposer par couche, mais dans un langage à la fois « irremplaçable et insuffisant », « les mots maintiennent la distance vers l’oeuvre », tout en voulant en affirmer la force « ... en avant des mots ». Les dessins du second, « méditation sur l’apparaître d’une forme » - ce sont encore les mots du premier –, dont la disposition sur la page – celle des dessins du second ! – « anticipe l’espace de respiration de l’oeuvre dans le cadre futur d’une installation », ces dessins donc appellent alors les « notes » de Claude Reichler, volontiers mélomane, pour décrire « des effets émotionnels et mentaux », c’est toujours lui que je cite.

Mais voilà que dans cet effort de rassemblement de l’inconscient auquel convie la sculpture d’Olivier Estoppey, survient cette affirmation du visiteur : « attribuer un nom à l’oeuvre la fige et la dénature ». Ainsi le lecteur, pour lequel sont ménagés, jusque dans la mise en page du livre et par l’impression des dessins sur papier calque (le même support que les originaux), sont ménagés disais-je, respiration et transparence face à une matière parfois brutale, d’où peut sourdre une certaine angoisse, le lecteur, vous, moi, parvenons peut-être à saisir à notre tour le destin que prête l’auteur-promeneur-interprète Reichler aux oeuvres, c’est-à-dire
« Apparaître à la conscience regardante comme la métaphore de l’insaisissable ».

J’aimerais remercier ici toutes les personnes qui ont contribué à réaliser ce livre et vous allez voir que l’édition d’artiste, c’est beaucoup de professionnels au travail :

Merci d’abord à Nicolas Raboud, le Commissaire de cette exposition, qui nous accueille ce soir au Musée Arlaud. Merci à Uli Stoll et à l’Association des amis d’Olivier Estoppey pour leur soutien, ainsi qu’à la Fondation Fern Moffat de la Société académique vaudoise, au Fonds des arts plastiques de la Ville de Lausanne et à la Loterie romande qui soutient l’ensemble de nos activités ; merci aussi aux membres de l’association art&fiction, qui soutiennent la collection dans laquelle cet ouvrage paraît.


Merci à Daniel Guibat pour l’impression de la couverture, et à Christophe Vielliard qui a imprimé les pages intérieures; merci à Roger Emmenegger pour la photolithographie des dessins; à Raymond Meyer qui a imprimé la gravure qui accompagne l’édition de tête; merci à Sofi Eicher qui vient d’en confectionner la reliure, et bien sûr merci à Stéphane Fretz qui a composé le texte, mis en page le livre, à qui l’on doit le graphisme de cette collection.
Merci surtout à vous les auteurs pour cette fructueuse collaboration et à Stéphanie Cudré-Mauroux qui a eu la bonne idée de vous mettre en contact avec nous.