Entre les pages

Trouvé trois cents dollars dans À la recherche du temps perdu. Je les ai longtemps cherchés. Je n’avais pas ouvert le livre par hasard mais parce que je venais d’acheter Proust, prix Goncourt, une émeute littéraire de Thierry Laget. Geste spontané, mystérieux, sans doute guidé par un besoin d’appartenance. J’aime bien l’idée d’acquérir une certaine culture littéraire sans avoir à réellement lire les grands classiques. Malheureusement, je me suis rapidement rendu compte que le fait de n’avoir pas lu Du côté de chez Swann constituait un véritable handicap. J’ai posé le Proust et le Thierry Laget sur ma table de chevet. Cela signifie « à lire », mais finit par être bien souvent l’équivalent de « à épousseter ». Ils y seraient encore intouchés si un troisième évènement n’était pas survenu. Lors d’une rencontre littéraire, quelqu’un a évoqué Proust. Comme toujours dans ce genre de situation, j’ai hoché d’un air savant, et bien sûr ça s’est tout de suite vu que je ne l’avais pas lu. Le soir même, j’ouvrais La Recherche et je lisais le fameux incipit dans le texte pour la première fois. Mais l’objet est lourd, un kilo six cents grammes. Gallimard a voulu publier tous les tomes « pour la première fois en un seul volume », ce qui ne me paraît pas une si bonne idée. En plus, certaines pages ne sont soulagées d’aucun retour à la ligne. Ce matin j’ai pris mon petit-déjeuner avec, tentant la traversée de la page 24. Je me suis retrouvée plongée dans le bassin olympique de la piscine des Vernets à Genève, bras et jambes battant l’eau, sans perspective de rejoindre rapidement le bord, perdue au milieu de cette vaste étendue d’eau. J’ai émergé au bas de la page à bout de souffle. Ensuite je suis retournée dans ma chambre reposer LaRecherche par-dessus le Thierry Laget.