14/017/2016


art&fiction existe depuis 2000, d'abord comme éditeur puis progressivement comme structure de mutualisation et de diffusion avec d'autres projets éditoriaux. Pourriez-vous évoquer la genèse du projet, vos principales motivations de départ et le modèle que vous souhaitiez inventer?

En 2000, nous sommes deux, Christian Pellet et moi – un portraitiste et psychologue défroqué, comme il se décrivait alors, et un peintre classé comme citationniste. Nous avons en commun le goût de l'interprétation des images. L'image est notre grande question, à laquelle nous ne répondons pas uniquement par d'autres images, mais aussi par des textes. J'écris, sous un nom d'emprunt, des textes sur les peintres de mon entourage mais aussi sur Manet ou Carpaccio, Christian Pellet sur le cinéma américain des années 1960 et 1970. Nous découvrons que si nous voulons publier cette matière et celle que nous voyons émerger autour de nous au même moment, nous devons le faire nous-mêmes, et qu'il est techniquement possible de le faire avec peu de moyens. Nous créons une première série de livres faits très simplement et en petite quantité, d'abord pour nos propres projets puis pour ceux d'amis plasticiens. Petit à petit, certains des artistes que nous publions (au rythme de 4 titres par année au début) se joignent à nous pour former un véritable comité éditorial, plastiquement souple et évolutif. C'est encore notre fonctionnement actuel: 12 éditeurs associés (10 artistes, 1 bibliothécaire, 1 journaliste) qui gèrent la programmation en commun puis des projets en particulier, que ce soit un livre, une collection ou un programme de performances.

En ce qui concerne la mutualisation, avec quels autres éditeurs indépendants suisses travaillez-vous?

La structure de base associe dans un comité éditorial des artistes qui travaillent comme éditeurs associés sous l'intitulé art&fiction, éditions d'artistes. Depuis 2010 environ, nous avons développé une plateforme qui a pris le nom d'art&fiction publications pour des collaborations avec d'autres structures qui cherchaient un réseau de diffusion pour leurs publications: lieux d'art, triennales, écoles, associations, tels que Abstract, ECAV, HEAD, EPFL, Bex & Arts, etc.

Comme le nom de votre structure l'indique, vous vous intéressez principalement à l'articulation entre art et littérature. Et vous défendez en particulier des formes hybrides, des propositions littéraires étranges ou hors normes qui échappent aux catégorisations. Pourriez-vous définir plus précisément les genres que vous défendez assez naturellement chez art&fiction?

La question du genre surgit pour nous relativement tard, à savoir au moment où nous cherchons à développer notre diffusion dans les librairies généralistes. Avant cela (jusqu'en 2012) elle ne se posait pas: nos livres étaient diffusés dans un cercle restreint, dans des galeries, lors d'événements et sur abonnement vers un public d'amateurs d'art pour qui nos livres sont un autre moyen d'accéder à un travail artistique, à un moment où la production de textes sur et autour de l'art a déserté les revues et les journaux et n'est pas encore apparue sur internet. Le nom art&fiction ne signifie pas pour nous croisement entre art et littérature, nous entendons plutôt art est fiction. Nous sentons que l'art génère lui-même sa fiction, comme l'illustre la célèbre controverse entre Heidegger et Meyer Schapiro sur l'attribution (à une paysanne ou au peintre) d'une paire de chaussures peintes par Van Gogh. Lorsqu'il est question des origines, il y a de la fiction: est-ce pour autant de la littérature? En librairie, il faut trancher, choisir son rayon, ce qui nous est très difficile.
Un terme anglais est en train d'émerger: publishing as artistic practice, la publication comme pratique artistique; nous avons forgé autour de la même idée le mot éditologie. Le programme est ambitieux et très peu compatible avec les habitudes des libraires, mais nous permet de réimaginer toute la chaîne de gestes qui mène à la mise en place d'un livre en librairie, de ne rien présupposer, ou le moins possible. Nous avons ainsi lancé en 2012 la collection Re:Pacific avec ces questions en tête. Tout était ouvert à la discussion: la place du titre, les informations sur le dos, le sens de lecture, le quatrième de couverture, le code-barre, le colophon, etc. Chaque élément constitutif a aussi été pensé avec un souci plastique, artisanal et local: la maquette de Philippe Weissbrodt, la police de caractères de Valentin Brustaux, l'impression par TBS La Buona Stampa au Tessin. Nous publions cet automne les 3 derniers titres de cette collection qui en comptera 20 au total, et qui aura exploré des formes aussi variées que la bande dessinée, le carnet de voyage, le roman, le conte moral, l'archive, la photographie, le dessin, la typographie. En un mot, on pourrait dire que Re:Pacific a défendu la production d'objets signifiants autour de l'art par des artistes sous la forme interrogative et multiforme du livre. La question du bon rayon en librairie n'a jamais été résolue et ce n'est que grâce à notre réseau d'abonnés et à quelques courageux libraires que nous avons pu poursuivre.

Dans cette collection, vous avez récemment publié un magnifique livre d'Alessandro Mercuri autour de l'histoire d'un sous-marin de l'US Navy, Alvin. L'auteur a rassemblé des documents iconographiques, a mené des recherches en archives, et a écrit un texte aux frontières de l'enquête, de la poésie, et de la fiction extrapolée à partir d'un journal de bord. L'exploration alterne entre intrigues militaro-diplomatiques et exploration rêveuse des fonds marins. De beaux passages sur l'hippocampe nous ont touchés... En quoi ce texte est-il exemplaire des livres protéiformes que vous publiez?

Le dossier Alvin est en effet exemplaire de notre travail dans la collection Re:Pacific. Alessandro Mercuri vient du cinéma, qu'il a étudié aux Etats-Unis, et de la philosophie. Il est réalisateur, essayiste, pratique le détournement, le collage, l'exégèse, l'iconologie et l'enquête. Ce qui nous a particulièrement captivés dans sa recherche autour du bathyscaphe Alvin, c'est l'utilisation des images, qui mêlent archives et photomontages réalisés en collaboration avec la plasticienne et vidéaste Haijun Park: elles font avancer l'intrigue et ajoutent des couches d'interprétation au même titre que le texte. C'est quelque chose que nous avons défendu dans tous nos projets et dans la collection Re:Pacific en particulier: les images ne sont pas des illustrations, mais participent à la narration, au sens. Ainsi, pour Pénurie, le seul livre de la collection (paru en 2013) à présenter un auteur différent pour les images et pour le texte, à savoir Zivo et Jérôme Meizoz, nous avons tenu à ce que leurs deux noms figurent conjointement en tant qu'auteurs du livre. Alessandro Mercuri a également pris une part très importante dans la mise en page de son livre. Voilà une autre particularité de la collection Re:Pacific: l'éditeur et l'auteur sont associés dans toutes les étapes du projet.

Votre modèle économique est particulier : vous financez vos livres en partie grâce à des adhésions et à des souscriptions. Des formes d'abonnement pour des séries de livres. Est-ce que ce fonctionnement vous semble efficient pour garantir la viabilité de la maison d'édition? Comment pourriez-vous le faire évoluer?

Nous avons construit au long des années un réseau d'environ 200 souscripteurs qui en effet est un pilier important de notre viabilité financière et complète les soutiens que nous obtenons d'institutions publiques, privées et de mécènes. C'est notre premier public. Nous organisons chaque année un grand événement pour eux, dans des endroits surprenants (un cinéma, un bibliobus, un parc public), et leur dédions également une partie de notre production qui n'est pas diffusée en librairie. Notre travail d'éditologie génère en effet des objets qui sont certes des publications mais pas des livres: cartes postales, pseudo-bandeaux promotionnels, marque-pages, etc., dont la conception est confiée à un artiste ou émane du comité et qui poursuit notre réflexion autour du livre sur d'autres supports. Cette année par exemple, nous marquons l'achèvement de la collection Re:Pacific par l'édition de trois posters qui reproduisent sous le titre Aloha des lettres d'adieu de nos auteurs et leurs portraits par le photographe lausannois Seb Kohler. Aloha signifie à la fois au revoir et bonjour en hawaïen, une façon de signifier que si la collection s'achève avec son vingtième titre, c'est pour mieux rebondir dans d'autres directions.

Vous ne vous contentez pas d'éditer des livres et d'assurer leur promotion en librairie; vous développez aussi depuis plusieurs années des programmations d'événements dans des lieux qui vous sont propres : d'abord à Lausanne, puis plus récemment à Genève. Des lectures, des expositions, ou des concerts... Au-delà de leur simple promotion, quelles sont vos ambitions en créant des rencontres autour de vos livres?

Notre comité compte de nombreux artistes dont le travail se ramifie du côté de la performance, du spoken word, de la musique ou de la vidéo. La réflexion autour du livre et en particulier autour de sa diffusion s'enrichit de leurs propositions. Nous développons un programme de lectures performées intitulé «Brigade complexe», qui se produit dans des galeries, des salons du livre, etc. La brigade fera une sortie parisienne au Salon MAD de la Maison Rouge cet automne avec le soutien de Pro Helvetia. Nous avons également transformé notre local à Lausanne pour créer «Le kiosque d'art&fiction», une série d'événements (lectures, performances, expositions) qui débutera en 2017. Il ne s'agit pas que de promotion mais de créer une sociabilité autour de nos livres, d'offrir à nos lecteurs des rendez-vous réguliers pour rencontrer les auteurs bien sûr, mais aussi pour prolonger l'expérimentation.

Quels sont vos principaux projets pour l'automne prochain?

Les 3 nouveaux et derniers titres Re:Pacific: Machographie, de Christian Pellet, le portrait d'un sextet de quadras qui passent le rubicon de la cinquantaine en courant ensemble tous les dimanches et en partageant leurs impressions sur leur condition; Roulent leurs eaux à contretemps, de Zabu Wahlen, montage de deux carnets de voyages dans le sud des Balkans, le sien et celui de William Ritter, musicien, mentor du Corbusier qui fit le voyage en 1893; Gnose & Gnose & Gnose, d'Aymeric Vergnon d'Alançon, un essai de bibliomancie autour d'un ouvrage sur les techniques photographiques, le fameux «Bouillot», par l'image et le texte. Dans d'autres formats, nous aurons Des pieds et des mains et comment s'en servir de Naomi Del Vecchio, essai visuel et textuel autour du vocabulaire des anciennes mesures liées au corps, La fête des cabanes de David Bosc avec 11 dessins de Philippe Fretz, un très court essai consacré à la littérature «à l'école du crottin de cheval». En décembre, Flynn Maria Bergmann et Céline Masson s'apprêtent à distribuer Aloha à nos 200 membres, en se rendant directement chez eux, pour une de nos performances les plus radicales en matière de diffusion alternative.