LE TEMPS 13/11/2013


«Flynn Maria Bergmann, metteur en texte», par Catherine Cochard

Le Lausannois publie «Fiasco FM», un recueil de poésies édité par art&fiction où les mots déshabillent l’espace.

«Fiasco FM, c’est la mixtape d’un poète enragé», résume l’artiste quadragénaire. Une définition qui évoque aussi bien Bukowski que Tom Waits. A cela rien de plus normal: Flynn Maria Bergmann est l’un des leurs, fils spirituel romand de la Beat Generation.

Chez le Lausannois comme chez les Américains, il y a cette urgence de la création, ce besoin d’authenticité et d’intensité, dans le geste et dans la pensée. C’est l’intime qui parle à l’intime. «Le texte est d’abord un espace mental, l’écho d’un désir oscillant entre le souvenir et l’oubli. Ensuite la mémoire se met en route, rejoint le corps, façonne le passé pour le transmuer en de nouvelles cartes conduisant vers des territoires en devenir.» Intellectuels et plastiques. «En concevant ce recueil de poèmes, j’ai agi comme un sculpteur ou un peintre, en réfléchissant au support, au cadre, à la matérialité du texte et à l’espace du livre, de la page blanche.»

Le poète enragé se retrouve dans les volumineuses lettres de certains poèmes, le trop-plein de texte, les non-passages à la ligne ou encore l’absence de pagination. «J’avais envie de remplir l’intégralité des pages, de piloter des bulldozers de mots, de tisser de larges rectangles noirs sur d’autres blancs, plus grands, de la même manière que des photographies dans des cadres ou des pierres tombales au milieu de champs de marguerites.»

Kerouac, et son parchemin ininterrompu, n’est pas loin. Pollock non plus: Flynn Maria Bergmann travaille le déroulé de son livre en posant les pages au sol, pour sentir visuellement et physiquement la succession des poèmes, page après page.

L’artiste a grandi dans une maison d’intellectuels dotée d’une imposante bibliothèque en cascade où puiser le savoir. Il y a les livres de Bataille, Artaud, Rilke, Nietzsche, les textes des écorchés vifs et très vite la littérature américaine. Mais il y a aussi l’autre culture, remuante, qualifiée un peu trop vite d’illégitime et qui, à Lausanne, possède son terrain de jeu nocturne, la mythique Dolce Vita. «J’étais chanteur dans un groupe de hardcore, les Savage Zucchinis qui sont ensuite devenus les Peaceful Califlower, et cherchais une autre forme de poésie, qui hurle, bouscule et fait suer», se rappelle Flynn. Son père le pousse à voir le monde. C’est d’abord les Etats-Unis, par le Vermont, et des études d’art et littérature au Goddard College, une université perdue au milieu des bois. Orgie de poésies, expérimentations et grands espaces. Le territoire, en long, en large et en travers, d’est en ouest, du nord au sud. Puis trois ans à la School of the Art Institute de Chicago, avant de revenir en Suisse.

Poète, sculpteur, peintre, l’artiste ne s’est pas choisi de médium de prédilection. «J’ai de la peine à ne faire les choses que d’une seule manière. Tout part du texte. Mais le texte ne se résume pas qu’à l’espace d’un livre, je cherche à le porter ailleurs, dans le dessin, la peinture ou la performance. Je veux vivre toutes les vies du texte, expérimenter toutes ses possibilités, n’en évacuer aucune.»