Dans la chambre matrimoniale

Contrairement à celle du séjour, plus dynamique, la bibliothèque de notre chambre à coucher est immuable. Quand mon mari ou moi y cherchons un livre à lire, des souvenirs remontent à la vue de certaines couvertures mais d’autres n’évoquent rien. Il me suffit de les feuilleter pour savoir si je les ai lus. Mon mari, lui, doit carrément les relire. « C’est dingue, j’ai l’impression d’avoir lu ce livre dans une autre vie », il s’émerveille. « Et peut-être même que c’est moi qui l’ai écrit », est-il capable de suggérer dans les cas où l’auteur serait mort avant sa naissance. Ainsi en a-t-il été d’Un conte de deux villes de Charles Dickens. Le livre lui semblait si familier qu’il considérait l’hypothèse d’avoir lui-même été Charles Dickens dans une autre vie tout à fait plausible. Il avait plongé dans le roman avec un sentiment d’une intensité rare, se voyant presque évoluer dans les rues de Paris et Londres à l’époque de la Révolution française, jusqu’à ce que, l’excipit venu, il se souvienne qu’il l’avait tout simplement déjà lu. Tout au long de sa progression dans l’histoire, j’imagine que le portail de sa mémoire s’est ouvert de plus en plus grand et que les souvenirs de sa première lecture sont venus se mêler à ceux en train de se fabriquer, créant des harmonies si vibrantes que la déception de n’avoir finalement pas été Charles Dickens dans une autre vie a dû lui paraître facile à digérer.