Dans ma commode

Chaque matin, quand j’ouvre le deuxième tiroir de ma commode, je vois Marie Kondo. Deux choses me sont restées de son best-seller La magie du rangement, ce tiroir à tops (manches longues, manches courtes, débardeurs) et le sentiment merveilleux d’une délivrance possible. En lisant son livre, je me représentais déjà dans ma nouvelle vie désencombrée, garde-robe minimaliste, appartement facile à nettoyer et à maintenir en ordre, balcon débarrassé de son cheni. Pièce par pièce, le superflu allait disparaître. L’être simple et lumineux étouffé par l’économie de marché allait enfin pouvoir émerger de sa chrysalide. Ce livre avait été écrit pour moi.

J’ai commencé par ma garde-robe. Marie Kondo m’a appris à plier mes tops au format livre de poche et à les faire tenir, non pas les uns sur les autres mais les uns à côté des autres, sur leur tranche. Ils tiennent tous dans un seul tiroir. En effet, c’est magique. Après ce succès, il était évident qu’une fois l’entier de l’appartement revisité, une sérénité nouvelle allait constituer le terreau dans lequel mes actions, mes relations, mes décisions, mes humeurs puiseraient leur énergie purificatrice.
Marie Kondo m’avait pourtant prévenue, pour pouvoir vraiment changer de vie, pas de compromis :
– Il faut te montrer impitoyable avec chaque objet qui ne t’apporte pas de bonheur. Cette poule en céramique, par exemple, te rend-elle heureuse ?
Je la prends dans mes mains.  
– Jette la poule, me dit Marie Kondo, jette, Laurence, tu n’es pas ton passé.
– Mais tu comprends, Marie, cette poule a été offerte à ma mère il y a bien longtemps. En emménageant dans sa maison actuelle, elle s’était débarrassée d’une demi-douzaine de poules ménopausées qui occupaient un fort beau poulailler. On ne l’avait plus vue pendant des mois, sauf le jour où elle s’était renversé un pot de Bondex sur la tête. Elle avait fixé des étagères sur les murs et transformé le poulailler en petite bibliothèque. Ensuite, tous ses amis lui offraient des poules décoratives pendant que de nombreux enfants et adolescents s’installaient pour lire dans l’ex-poulailler. Alors moi, je ne peux pas me séparer de cette poule.
– Et cette chose-là alors ?
– Ce n’est pas une chose, Marie, c’est une araignée à trois pattes qui tourne toujours dans le même sens. Regarde, si tu tournes la manivelle… Et ainsi de suite, Marie et moi avons fait le tour du séjour et chaque objet superflu a retrouvé sa place. Après, j’ai laissé tomber. Seul mon tiroir de tops a survécu. Des années après, ils sont encore alignés sur leur tranche